Tous ceux qui ont vécu leur prime jeunesse dans les années 90 n’ont pas pu y échapper : « C’est pas sorcier », « Il était une fois la vie » pour ne citer que les plus connues, les émissions de vulgarisation scientifique foisonnaient sur le petit écran. Désormais, une bonne part de la jeunesse a délaissé la télévision pour se pencher sur l’ordinateur. Mais loin d’être en reste, la vulgarisation a, elle aussi, opérée cette transition et vit aujourd’hui une fulgurante expansion sur les plates-formes de partage de vidéos, Youtube en tête d’affiche.

L’explosion de la vulgarisation

En novembre dernier, Bruce Benamran sort son livre « Prenez le temps d’e-penser ». Impossible d’ignorer son succès : le livre se retrouve partout, trônant même à côté d’Amélie Nothomb dans le moindre kiosque Relay. Son propos se résume dans le titre : Bruce Benamran nous invite à toujours nous questionner sur ce qui nous entoure. Mais bien avant d’écrire un livre, l’auteur encourageait déjà cette curiosité scientifique sur sa chaîne Youtube E-Penser.

Depuis 2010, les vidéos de vulgarisation scientifique se sont popularisées sur Internet, en même temps que la démocratisation de la plate-forme YouTube. D’abord borné aux USA (l’on peut citer par exemple la chaîne VSauce), le phénomène a mis un peu de temps à traverser l’Atlantique : en France, ce n’est que depuis 2012 que l’on peut parler d’un véritable boom de ces vidéos à la fois scientifiques et ludiques.

Force est de constater qu’il existe un public réclamant de l’information ludique. Le principe est toujours le même : il faut divertir et instruire, et savoir proposer le dosage parfait entre ces deux notions pour fournir une information de qualité, accessible. Cette idée est la même pour toutes les formes de vulgarisation (écrite, radio, télévisée) ou dans une autre mesure, pour l’enseignement. Mais la nouveauté qu’apporte le média d’Internet est la présence d’une pop-culture plus importante, soit utilisée afin d’expliciter la matière (DirtyBiology expliquant la pandémie avec le MMO World of Warcraft par exemple), soit produite par la vidéo (le classique soupir de Bruce Benamran « Aaah, Aristote… » face aux nombreuses erreurs scientifiques de ce dernier).

Mais l’explosion des vidéos de vulgarisation scientifique n’équivaudrait-elle pas à un grand coup de TNT sur la boîte de Pandore ? N’a-t-elle pas ouvert la voie à bien des dérives, issues d’une démocratisation anarchique du partage des savoirs ? C’est à ce genre de problématique que se retrouve confronter l’association La Vidéothèque d’Alexandrie.

La Vidéothèque d’Alexandrie : « une envie de partager »

Créée par Benjamin Brillaud, dit Benabarbe, la Vidéothèque d’Alexandrie est une association dont l’objectif est de promouvoir la vulgarisation, par le partage de vidéos de qualité et la participation à divers évènements, tels la Video City (une convention centrée autour des vidéastes d’Internet) ou les Assises Nationales de la Médiation Numérique (où l’objectif était d’expliquer aux médiathèques comment utiliser la Vidéothèque d’Alexandrie et les vidéos dites culturelles pour animer des espaces numériques).

Les membres de la Vidéothèque sont une vingtaine à l’heure actuelle. Ils proviennent de tout horizon, nous précise Benjamin : « Parmi les membres qui gèrent la Vidéothèque d’Alexandrie, il y a des vidéastes et aussi des non-vidéastes. Ça, c’est aussi bien, parce qu’ils ont leur point de vue de « viewers », tout simplement. Ils n’ont pas forcément les réflexes « youtubeurs ». » Et d’ajouter : « Il y a des gens qui se sont énormément investis pour la Vidéothèque. À un moment donné, quand on voyait sur le forum, par exemple, des gens qui participaient énormément, qui étaient très intéressés, qui avaient des réponses pertinentes, […] on leur disait « Bah écoute, t’es vachement investi. Est-ce que ça te tente d’aller plus loin ? ». En tout cas, on a envie que les gens qui sont avec nous aient cet esprit-là, aient envie de partager, d’aider et de promouvoir le plus efficacement possible, avec la mesure de nos moyens, cette culture numérique. »

Ce désir de promotion de la vulgarisation sur Internet s’accorde avec un goût du travail de qualité : la Vidéothèque d’Alexandrie ne promeut pas tous les vidéastes. Elle travaille avec une liste de créateurs fiables (dans leur source tout comme dans leur manière de procéder) et accueille régulièrement de nouveaux créateurs. Dans ce cas, la nouvelle vidéo fait l’objet d’un vote parmi les membres pour savoir si sa qualité convient, puis l’on s’en remet à l’avis d’un expert : vidéaste spécialisé en la matière, ou externe au monde de YouTube comme un universitaire. « On a des gens qui touchent à peu près, à tous les niveaux, à tous les domaines dans la Vidéothèque d’Alexandrie. Et quand bien même on n’a pas l’expertise pour juger ces vidéos-là, on sollicite des personnes extérieures pour apporter leur avis. » Ainsi, récemment, une vidéo de sociologie à « l’emballage tout à fait séduisant » a essuyé un refus des suites de l’avis négatif d’un doctorant de cette même matière.

Le partage d’une passion

Outre son travail de président au sein de l’association, Benjamin est avant tout le créateur et l’animateur de la chaîne de vulgarisation d’Histoire Nota Bene. Par ce biais, il propose des vidéos d’une vingtaine de minute et des formats plus courts, avoisinant les 3 minutes, dont un tout spécialement dédié aux enfants. Son objectif : pouvoir donner le goût de l’Histoire à tous les âges.

« Moi, quand j’étais au collège et au lycée, l’Histoire, ça me faisait profondément chier » nous avoue Benjamin avec un sourire. « Apprendre des dates auxquelles je ne comprenais pas grand-chose, j’en voyais pas l’intérêt. Quand j’ai commencé un peu à m’intéresser à l’Histoire, et à trouver pas mal de trucs « rigolo » (même si ce n’est pas forcément « rigolo » l’Histoire), je me suis dit que c’était intéressant d’aller fouiller, d’essayer de comprendre les choses, de les résumer un petit peu. C’est comme ça que j’en suis venu à la vulgarisation. »

Nombreux sont ceux qui comme Benjamin se lance dans la vulgarisation en amateur. Selon lui, il y a un gros avantage jumelé au désavantage de ne pas être spécialiste dans une branche : la capacité à se poser les mêmes questions qu’un public lui aussi composé en grande partie de non-experts.

« On est à une époque où chacun peut, chez soi, produire des contenus de qualité s’il s’en donne la peine, rendant l’accès à la culture très facile. » Ne faudrait-il pas alors se méfier de cette production qui va bon train, pouvant disséminer aux quatre vents des malhonnêtetés intellectuelles ? C’est aussi contre ce genre de problème que la Vidéothèque d’Alexandrie se bat.  Benjamin s’exclame : « Ce qui peut arriver, comme partout sur YouTube, c’est une espèce de starification, où les gens regardent juste pour la personne. Et ça malheureusement, c’est très navrant. » On se retrouverait ainsi confronter à des créateurs dont l’objectif est basé sur la quantité (de vues ou de revenue) plutôt que la qualité….

La situation pourrait ainsi se complexifier : à l’heure actuelle, aucune institution culturelle ou éducative ne soutient ou promeut la Vidéothèque d’Alexandrie. Il n’existe pas encore de « seal of quality » attestant du bien-fondé de l’information par des autorités compétentes en la matière : les institutions officielles semblent encore trop bouder ce média pour le moment. Et bien entendu, la Vidéothèque d’Alexandrie n’est ni infaillible, ni omniprésente. Mais, en attendant un changement de ce côté-là, il s’agira de conserver à l’esprit les paroles de Bruce Benamran : à la question « Pourquoi devrait-on te croire sur tes sujets ? », il répond « Il ne faut pas me croire sur parole. »

De nouveaux rapports avec le public

Ce n’est pourtant pas un hasard si certaines personnes proposent un travail fait pour rameuter du monde, plus que pour proposer un véritable contenu. Outre l’effet de « starification », l’argent semble être encore et toujours une variable à prendre en compte. Le temps dédié à une vidéo étant conséquent, nombreux sont les vidéastes, à l’image de Benjamin, qui vivent de leur vidéo. Dans bien des cas, le salaire passe par la publicité qui précède chaque vidéo, ou Tipeee, une plateforme permettant de faire des dons ponctuels ou mensuels, moyennant une contrepartie.

De tels moyens de paiement assurent au vidéaste une liberté quasi-totale quant à l’orientation du contenu présenté. En effet, un financement de la part d’une entreprise assurerait une orientation en accord avec les affaires de l’entreprise. Néanmoins, elle rend le créateur dépendant de la variable « visibilité », impliquant très souvent une certaine interaction ou une proximité accrue du vidéaste avec ses spectateurs.

Un tel rapport au public est inédit. Benjamin nous assure avoir un public « sain », proposant à chaque vidéo des débats, corrections, ajouts et développements enrichissants dans les commentaires. Ainsi, l’action du public ajoute une plus-value au contenu proposé, en plus de responsabiliser le vidéaste. « Ça me permet de me dire, à chaque fois que j’écris une vidéo, qu’il ne faut pas que j’écrive de conneries, car il y a des gens qui me suivent, qui s’y connaissent, et si j’écris n’importe quoi, ils vont relever. Ils ne vont pas se taire. Et ça, c’est bien. » Benjamin nous avoue ne pas avoir parfaitement suivi cette éthique aux débuts de Nota Bene : mais bien vite, il a rectifié le tir, car plus le nombre d’abonnés a augmenté, plus il a réalisé l’impact que ses propos pouvaient avoir ainsi que la responsabilité qui était désormais sienne.

Le contact se fait aussi social avec son public : loin de le bouder, Benjamin regrette de ne pas avoir assez de temps à lui accorder pour discuter avec. « L’Histoire, j’ai envie de la rendre vivante, de la rendre agréable » et pour ce faire, Benjamin organise le 23 juillet une rencontre abonnés dans la forteresse médiévale du Faucon Noir.

Université et Vulgarisation

« Pourquoi je ne deviendrais pas professeur ? Parce que j’en serais incapable ! Je n’ai pas les connaissances, je n’ai pas une base suffisamment solide pour pouvoir le faire, pour digresser, pour balancer une anecdote, une précision, revenir sur une question. Non, ça je ne peux pas, je suis novice. A mon niveau, ce que je fais, c’est presque du journalisme, en fait ! ». Force est de constater que la vulgarisation ne prétend en aucun cas à remplacer une quelconque forme d’enseignement. Le propos dans les deux métiers n’est effectivement pas le même. La vulgarisation se doit d’être toujours accessible et agréable, elle est obligée de faire l’impasse sur beaucoup de détails (principale peur de Benjamin qui espère ne pas occulter le détail de trop).

Ceci dit, des lieux de savoirs tels l’université ne peuvent se permettre de perdre de vue la vulgarisation scientifique et de se plonger uniquement dans un élitisme sclérosé. La vulgarisation ne peut lui servir que trop : elle est une porte ouverte sur le palais des savoirs (notez qu’elle n’en est donc que plus capitale : une porte, c’est fort pratique pour pénétrer un palais !).

Étonnamment pourtant, ce n’est pas à une figure intellectuelle majeure ou à une quelconque institution culturelle que l’on doit l’explosion de visibilité de la vulgarisation dans l’horizon francophone de YouTube… mais à une chaîne d’analyse humoristique de vidéos : What the Cut d’Antoine Daniel. L’humour y est absurde, gras, et l’on entre en matière par un flot d’insulte. C’est pourtant grâce aux Vlog d’Antoine Daniel que la notoriété de chaînes comme E-Penser ou Nota Bene a connu une première explosion. Boudée par l’éducation, la vulgarisation doit son envol à l’humour : quelle ironie !

Source: Interview d’Alexandre Moatti : http://sciencedecomptoir.cafe-sciences.org/alexandre-moatti-animateurs-youtube-scientifiques-ont-reussi-a-creer-un-web-participatif/

Un grand merci à Benjamin Brillaud pour ses réponses.

Bonus: petite sélection de vidéastes

Doxa : Philosophie ¦ DirtyBiology : BIologie ¦ Le Psylab : Psychologie ¦ Climen :Chimie ¦ Stupid Economics : Economie ¦  E-Penser : Physique et sciences en général ¦ Lex Tutor : Droit ¦ La Brigade du Livre : Littérature ¦ Linguisticae : Linguistique ¦ Micmaths : Mathématiques ¦ Nota Bene : Histoire ¦ Le Set Barré : Musique.