Tendance actuelle se posant parfois comme rédemptrice du marché, l’agriculture de proximité dessine les contours d’un avenir socio-écologico-économique durable. Souvent le fruit d’entreprises individuelles, elle a pourtant le calibre d’un bouleversement sociétaire qui pourrait prendre sa source au niveau régional. Nicolas Bezençon, secrétaire du syndicat paysan Uniterre, donne les clés de ce qui pourrait devenir un projet d’envergure régionale.

L’ambition récente de différents milieux citoyens de créer des alternatives aux systèmes de production et de distribution actuels pourrait se concrétiser dans un projet d’agriculture biologique de proximité ayant une dimension régionale.  En effet, l’agriculture de proximité, par philosophie durable, par principe sociale et de fait rentable, a tous les atouts en main pour dessiner un avenir sociétal cohérant. Elle pourrait, en plus, apaiser notre soif de souveraineté alimentaire. Concepts barbares ou un peu flous, Nicolas Bezençon fait le point et cultive le terreau de nos connaissances, sans produits chimiques évidemment !

La Fribune : Vous êtes le secrétaire du syndicat paysan Uniterre, dont la priorité est la souveraineté alimentaire. Pouvez-vous nous expliquer ce que cela signifie?

Nicolas Bezençon : La définition actuelle de la souveraineté alimentaire a été définie par 150 organisations paysannes à travers le monde. Elle est définie comme un droit international qui donne la possibilité aux populations et aux États de mettre en place les politiques agricoles les mieux adaptées à leurs populations, sans nuire aux populations des autres pays. Elle privilégie les techniques agricoles qui favorisent l’autonomie des paysans. C’est vraiment un concept qui vient de la base.

La souveraineté alimentaire tient compte de nombreux facteurs qui  la légitiment : il est entre autres question de prix, de droits d’importations et d’exportations et de droits aux semences et droit d’accès à la terre.

Qu’en est-il en Suisse ?

La souveraineté alimentaire est gérée au niveau cantonal. Il existe des lois cantonales, dans les cantons de Genève, Tessin, Vaud, Neuchâtel et Jura par exemple, qui permettent la mobilisation de fonds et une implication de l’Etat dans la gestion de la souveraineté alimentaire. C’est cela qui a permis la création de labels de proximité tel que GRTA (Genève Région Terre Avenir, ndlr). Les mesures liées à ces lois cantonales visent avant tout une priorisation de la consommation locale.

Dès 2008, Uniterre a exprimé sa volonté d’inscrire la souveraineté alimentaire dans la constitution fédérale. Il y a eu une initiative parlementaire, elle a été inscrite dans la Loi sur l’agriculture. Mais la définition choisie est, selon nous, insuffisante et floue.

La proximité est-elle donc la souveraine de notre alimentation ?

Les modèles de production locale intègrent totalement la souveraineté alimentaire.

Les consommateurs et les producteurs doivent redevenir les maitres de leur alimentation. Les producteurs doivent redevenir des entrepreneurs et reprendre leur place à la table des négociations des matières premières (actuellement dominée par les grandes multinationales, ndlr).

Le marché local permet une discussion et offre cette possibilité de négociation aux producteurs et aux consommateurs. Ce lien créé permet de se libérer des aléas boursiers,  de fonder de nouvelles normes de discussion des prix et de la qualité des produits et de redéfinir des prix basés sur une valeur du travail lié à la réalité des coûts.

Tous les projets qui vont dans le sens de la proximité et du « consommer local » sont en fait des microcosmes de souveraineté alimentaire.

Qu’est-ce qui différencie l’agriculture biologique de l’agriculture conventionnelle au niveau de la souveraineté alimentaire?

Je pense qu’il n’y a qu’une seule agriculture. Le marché en a créé deux. C’est une stigmatisation qui crée des conflits. Mais cette brèche entre l’agriculture conventionnelle et l’agriculture biologique peut-être en partie colmatée par la vente directe, car elle met ensemble tous les agriculteurs qui ont envie de travailler en synergie.  Ils recréent ensemble un échange entre eux et avec le consommateur. Et derrière cette transparence, il n’y a à nouveau qu’une seule agriculture.

Quelles sont les solutions que propose l’agriculture de proximité aux problèmes du monde moderne ?

Elle répond à tout !

Le rapport producteur/client est un atout économiquement valable. Il permet de planifier, d’éviter et limiter les déchets.

Elle permet un lien social entre les gens, un lien sain, transparent, quasi amical et formateur.

C’est pratique et rapide, on évite une énorme perte de temps devant des étalages infinis. Je délègue ma confiance au producteur et j’ai la chance de me contenter de ce qu’il m’offre ! C’est ça ma liberté !

Est-ce envisageable à grande échelle ?

La production est limitée mais il est possible d’avoir plusieurs petites structures. Il faut se mettre d’accord dans les associations : quand la demande devient trop grande pour une exploitation, on doit trouver une solution avec d’autres paysans afin de ne pas se mordre la queue dans une hypothétique augmentation de la production.

La création d’une région bio, impliquant tout le cycle de production, du champ à la consommation, en passant par la transformation vous parait-elle sensée ?

Vraiment c’est une démarche intéressante mais qui doit venir de la base. Elle pourrait être « imposée » ou exigée par les consommateurs qui en seraient les garants.

Il faut que toute la région adhère au projet, producteurs et consommateurs.

Dans les projets régionaux, il y a toujours une recherche d’autonomie, de valeur ajoutée liée à la région. La transformation des matières premières dans la région me paraît donc logique.

Il serait encore plus intéressant de créer une région dont les contours seraient dessinés par la définition de la souveraineté alimentaire ! Ce qui prendrait en compte les valeurs bio, la nature, le voisinage et le système dans son ensemble.

Comment se dessine l’avenir ?

Dans l’avenir, j’imagine une agriculture bio de proximité, avec des produits divers, de qualité qui se détache de la bio « nanti ». Cette agriculture permettra le maintien de la population paysanne.

En Suisse, c’est magnifique, l’agriculture a le paysage entier comme plateforme publicitaire ! De quoi rendre jaloux les plus grandes entreprises du pays ! Il faut s’en servir. De beaux paysages seront toujours un atout incroyable pour l’agriculture de proximité.

Que vous inspire le concept évoqué par les acteurs de l’agriculture biologique suisse : La Suisse, pays bio ?

C’est très libéraliste. Cela offrirait des opportunités sur le marché mondial. On verrait partout le label, les produits, mais pas les paysans.

Il faut plus. Juste pour la pub c’est non ! Ces grands concepts ne sont jamais décidés par les paysans. On fait du business sur leur dos. Un agriculteur a envie de nourrir son monde, pas la Terre entière. Il veut des salaires suisses légitimés par des prix suisses. Il veut faire le lien avec l’économie de son propre pays.

Je ne comprends pas pourquoi l’OFAG(L’Office Fédéral de l’agriculture, ndlr) ne soutient pas d’office tous les projets de proximité…

 

 

Pour en savoir plus : www.uniterre.ch

http://www.sbv-usp.ch/fr/dossiers/la-securite-alimentaire/