Le 12 juin prochain, les citoyennes et citoyens suisses se prononceront au sujet de « L’initiative sur les bourses d’études », lancée par l’Union des étudiant-e-s de Suisse (UNES) en 2010. Cette initiative prévoit une harmonisation du système des bourses au niveau fédéral, en confiant les compétences relatives à l’octroi des financements non plus aux cantons, comme c’est le cas aujourd’hui, mais à la Confédération. Pour tenter d’en savoir un peu plus, nous sommes allés rencontrer deux étudiants engagés dans la campagne.

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Crédit photo: Union des étudiant-e-s de Suisse (UNES)

Selon Ivan Ordas Criados, membre de la direction de l’UNES, l’initiative a pour but « d’établir un système plus juste et de niveler les disparités entre les cantons en ce qui concerne l’aide au financement des études, non pas seulement universitaires, mais également dans les Hautes Ecoles spécialisées, les EPF et les formations professionnelles supérieures. ». Le constat du comité d’initiative peut être résumé en un exemple : « L’étudiante de Nidwald a beaucoup moins de chance de toucher une bourse et reçoit moins de soutien financier qu’un étudiant vaudois, cela même si ils fréquentent tous deux une Haute École bernoise et que leurs parents ont des moyens financiers insuffisants. »

Quelle est la particularité de ce projet ? Ivan Ordas Criados nous explique qu’il est le résultat d’un combat estudiantin qui existe depuis plus de quarante ans, puisque la première initiative visant à une harmonisation du système des bourses d’études a été déposée en 1972, sans aboutir. Une deuxième tentative échoua encore en 1990 jusqu’à ce que, en 2010, un nouveau projet récolte enfin suffisamment de signatures pour être soumis au peuple suisse. Et ce n’est pas rien ! En effet, rares sont les pays où une micro-démocratie telle que l’UNES, composée d’associations d’étudiants élus par leur pairs, aurait les moyens politiques d’initier un processus prenant une part active et effective sur le plan fédéral. La médaille a cependant un revers. Les associations étudiantes n’ont pas les moyens financiers et humains des grandes organisations, partis ou groupements, et une expérience limitée dans l’arène politique. Comment faire campagne alors, quand on est irréductible jeune helvète face à la grande puissance confédérale ? Voyons quelle est la recette de la potion magique…

Premier ingrédient : le consensus. Aucune des associations d’étudiants membres ou de l’UNES ne s’est opposée au projet. En effet, L’UNES est « une structure strictement apolitique, puisqu’elle représente une population dont les membres ont, forcément, des opinions qui divergent. », selon Ivan Ordas Criado. Par conséquent, si l’initiative est plus majoritairement soutenue par les partis de gauche, elle fédère parmi la population estudiantine. Il y a bien, cependant, un petit groupe de contestataires formant le « Comité d’étudiants contre l’initiative sur les bourses d’études » et lié au nouveau parti de l’indépendance Up! , lancé en 2014 en Suisse alémanique par des anciens du PLR. Mais ces étudiants proviennent d’établissements, comme l’EPFZ ou l’université de St-Gall, dont les associations, élues par leurs pairs rappelons-le, soutiennent l’initiative. Ce comité ne représente donc que l’avis de ceux qui le composent.

Deuxième ingrédient : la fronde. Selon Raphaëlle Javet, responsable du dicastère de la politique cantonale et nationale à la Fédération des étudiants neuchâtelois, l’UNES ainsi que ses sections ont mené un intense travail de lobbying sur la place fédérale, ce qui a donné lieu à un contre-projet indirect. Il s’agit d’un signal fort, qui  montre que la problématique est prise au sérieux sous la coupole. Le contre-projet a cependant été jugé insatisfaisant, et l’initiative maintenue. Ainsi, il a fallu trouver du soutien, contacter les partis et différents organismes susceptibles de défendre la cause, mettre en place des relais dans les cantons sans universités ou hautes écoles et dans les établissements de formation sans associations, ou dont les associations ne font pas partie de l’UNES. « Un travail de titan ! », selon Raphaëlle Javet, car auparavant, ce réseau était pratiquement inexistant, puisque l’UNES n’est pas une structure politisée.

Troisième ingrédient : l’indépendance. Là encore, il était nécessaire de garantir une certaine universalité dans la ligne générale, afin de permettre aux sections de l’UNES, aux associations non membres de l’UNES, comme la CUAE à Genève, et aux différents partenaires, de rejoindre la campagne sans avoir à sacrifier leur politique et orientation propre. Par exemple, toujours selon Raphaëlle Javet, « il existe une scission entre les associations romandes et suisses-allemandes, les premières ayant des positions plus à gauche que les secondes. » Ainsi, la campagne de l’UNES se veut neutre et tous publics. Le grand emblème en est d’ailleurs la chouette, un symbole partagé de la sagesse et du savoir. En ce qui concerne la couleur choisie pour les affiches et le site internet, c’est le bleu clair. Selon Raphaëlle Javet,  cette couleur n’est pas le fruit du hasard, mais un choix de communication avisé permettant, justement, de ne pas se voir catalogué trop à gauche, ce qui aurait été le cas si le rouge avait primé, par exemple…  Ensuite, si l’UNES fournit tout le matériel nécessaire aux associations, celles-ci sont libres de donner la tonalité qu’elles désirent à leur campagne locale. La FEN, par exemple, a personnalisé ses flyers en jouant sur le double sens du mot « bourses » et en représentant des caleçons « Vaud » et « Neuchâtel » plus ou moins remplis, proportionnellement à la taille des « bourses » dans ces deux cantons.

Quatrième ingrédient : l’enthousiasme. Si, selon Raphaëlle Javet, « l’UNES paie deux personnes pour s’occuper de la campagne », et si, « certaines sections ont engagé des chefs de campagne à 50% », la plupart des étudiants qui s’engagent sont bénévoles. Quand on sait que, d’après les statistiques de l’OFS, trois-quarts des étudiants travaillent à côté de leurs études, les militants donnant de leur temps pour la défense de l’initiative, bien loin du cliché de l’étudiant glandeur, sont plus stakhanovistes qu’oisifs ! Il s’agit là, d’ailleurs, d’un argument de taille en faveur de l’initiative. En effet, l’envergure de la campagne, et ce malgré le peu de moyens matériels dont disposent l’UNES et les sections, montre bien à quel point les compétences professionnelles d’étudiants n’ayant encore pas terminé leur formation, et dont l’expérience est naturellement encore limitée, sont déjà importantes. Ces jeunes déjà très qualifiés sont donc une manne pour les entreprises, et en ce sens, on trouve là un argument de taille en faveur de l’initiative. En effet, d’après l’argumentaire des initiants les bourses permettent à leurs bénéficiaires d’intégrer plus vite le marché du travail.

Il faudra attendre le 14 juin pour savoir si la potion a fait son effet, mais sans nul doute, elle bénéficie déjà à ceux qui l’ont préparée. En effet, toujours selon Raphaëlle Javet, les gains indirects liés à l’initiative sont déjà très importants. La campagne a permis aux associations d’établir un grand nombre de contacts, de faire l’expérience de la politique fédérale, d’acquérir de nouvelles compétences, de renforcer les liens entre les sections et au sein des sections, de mettre en lumière les associations  et, enfin, de modifier l’image de l’étudiant. Irréductible peut-être, il préfère partir intelligemment au combat que de se soûler de cervoise et se bâfrer de sangliers. Le barde, cette fois, a joué une mélodie sans fausses notes. A-t-elle touché le cœur du peuple helvète ? Les dés en sont jetés…