Confidences d’un accro à la course: l’art de bourriner dans la mesure

On nous l’a toujours répété : faire du sport, c’est bon pour la santé. Mais qu’en est-il lorsque celui-ci devient une obsession? La Fribune a rencontré un étudiant de l’université de Fribourg passionné de course à pied. Il nous parle de sa relation particulière au sport, de ses apports bénéfiques et de ses méfaits, en passant par les risques de la pratique sportive excessive engendrée notamment par l’influence de notre société actuelle.

Qui a dit que le mois d’octobre était réservé aux soirées soupe à la courge au coin du feu et à la déprime automnale ? En Suisse romande, on est contre. Ici, le mois d’octobre rime plutôt avec marathons et trails. Plus de vingt courses populaires y sont réparties, pour la plus grande joie des joggeurs. Parmi eux Thibault Oesch, étudiant en première année de droit à Fribourg, qui n’a pas résisté à participer à celle de sa nouvelle ville de résidence. En s’inscrivant un jour avant la course, c’est grâce au coup de tête de ce sportif téméraire que cet article a pu voir le jour…

Morat-Fribourg a marqué sa troisième participation à une course collective de l’année. Au-delà de la performance, c’est l’ambiance collective, le but commun que partagent tous les coureurs qui motivent le jeune homme. « Il y a comme une communion qui émane du groupe, mais aussi une entraide et une compétitivité qui font du bien ». Une ambiance dite explosive, soutenue par une organisation et des animations judicieuses. Le stress autant que l’excitation sont au maximum sur la ligne de départ. Pour Thibault, le plus grand soulagement est au coup de feu, pas à la ligne d’arrivée. Quelques traces de fatigue aux premiers kilomètres lui laissent un petit goût amer dans la bouche. Mais en voyant des adversaires de 30 ans ses aînés le doubler, il s’interdit d’abandonner. Un mental d’acier soutenu par une passion, qui le pousse à aller toujours plus loin.

Un sport noble

Alors c’est vraiment possible, d’être passionné de course à pied ?! Eh bien oui, et tout le monde est susceptible d’y succomber. Thibault en est une preuve : il y a deux ans, il ne pratiquait aucun sport. C’est pourtant grâce à la course qu’il arrive aujourd’hui à s’émanciper de la routine, et à garder une bonne hygiène de vie. « C’est un sport que je trouve noble et en lequel j’ai confiance. Il ne me déçoit jamais ». Chaque foulée le défoule, le libère. Une sortie est toujours liée à un objectif  précis : se dépasser ou simplement se relaxer. Dans tous les cas, il est possible de lier plaisir et effort. « Une course, c’est comme une journée de travail : parfois, on est fatigué, pas motivé, et on ne fait rien de bien. Mais quand on est en forme et productif, on en ressort fier et satisfait ». Faire du sport est devenu une routine pour Thibault. En plus d’être addictif, il le décrit comme obligatoire : c’est toute une discipline qui se cache derrière cette consistance.

Pression personnelle et influence sociale

Mais le danger de la routine, c’est qu’on s’y perd facilement. On n’arrive plus à prendre de recul et on finit par perdre le contrôle. Le même tarif s’applique à la pratique stricte du sport. Bien qu’il soit convaincu de ses nombreux bénéfices, le jeune étudiant lui reconnaît un côté malsain. Entrainé par l’habitude, la différence entre envie et obligation ne se fait plus. Parfois, l’entrainement prend même une allure de punition. « Dès que tu as un pied dedans, tu ne peux plus vraiment en sortir. Il m’arrive d’aller courir alors que mon corps me crie de me reposer, sinon je culpabilise ». Un certain niveau atteint, l’habituation et la progression obligent les sportifs à trouver d’autres moyens de ressentir cette fameuse endorphine. Le plaisir dans la douleur, ça vous parle ? Plus affligeant est l’entrainement, plus grande sera la satisfaction. Le sportif parvient à dépasser la douleur et le corps, poussé à bout, s’abandonne au mental. L’impression de maîtrise totale apporte un sentiment d’accomplissement. Mais lorsque l’esprit n’écoute plus le corps, on court malheureusement aux blessures ; et pire encore, à l’addiction malsaine.

Parallèlement, des stimuli quotidiens qui paraissent anodins ont une grosse influence, consciente ou inconsciente, sur nos choix et nos pensées. « Tout est là pour te rappeler qu’il faut suivre ce healthy lifestyle. Les affiches des salles de fitness, la publicité pour régimes, les produits allégés, les réseaux sociaux ». On ne peut cependant pas ignorer certains avantages à cette mode émergente. Les réseaux sociaux, notamment, permettent un partage illimité de recettes équilibrées, ou de programmes sportifs gratuits et accessibles à tous. Thibault avoue que ceux-ci ont joué un rôle positif dans sa transformation physique. Ils peuvent contribuer au développement d’une société saine, et donc d’une population en bonne santé. En revanche, ils deviennent problématiques lorsqu’ils sont confondus avec la réalité et contrôlent nos faits et gestes. « Les gens regardent une vidéo et se mettent au sport excessif pour atteindre un objectif physique inatteignable. Le côté formel du sport est abandonné, on ne s’échauffe plus, on ne s’étire plus : la motivation n’est plus tournée vers la santé mais vers la perfection esthétique ». Et nous le savons bien, la comparaison n’est jamais bien loin en matière de réseaux sociaux. Le sport n’est plus une affaire personnelle mais une affaire publique. Au-delà de la pression personnelle, c’est sous une influence sociale que le sportif se retrouve, malgré lui.

Trouver un équilibre

Comment donc ne pas trébucher dans la pratique malsaine du sport ? Notre invité recommande avant tout de s’écouter et d’être honnête avec soi-même. Facile à dire, mais comment faire ? « Se fixer des objectifs à long terme, pour permettre à l’organisme de s’habituer ». La nutrition est également un aspect essentiel à ne pas négliger. « A mes yeux, le plus gros danger réside dans l’alimentation ». Attention à ne pas devenir esclave des produits du marketing sportif, si séduisants soient-ils. Le sportif déconseille les régimes, les gélules amincissantes, et les protéines dignes de « gavage d’oie », par lesquels il s’est un jour fait avoir. Pour finir, ne surtout pas oublier de se faire plaisir, sans culpabilité. Tous les excès sont mauvais, quel que soit le domaine. Rester dans une certaine mesure, et prendre suffisamment de recul sont les clés d’un sport bon pour le corps et la tête…comme il devrait toujours l’être.