Le principe de décroissance sonne l’alarme face à la croissance matérielle sans limite de notre société, préconisant la diminution volontaire de la consommation. A la fois politique, économique et social, il attire désormais de plus en plus d’adeptes à travers le monde. Un retour en arrière… ?

Qu’est-ce que la décroissance, au juste ?

Ceux que l’on appelle les objecteurs de croissance  partent d’un constat tranché : selon eux, la croissance économique comporte davantage de méfaits que de bienfaits pour l’humanité. Au cœur du problème : l’industrialisation, principale responsable des dysfonctionnements de l’économie. Elle entrainerait chômage de masse et précarité, mais serait aussi reponsable de la pollution et de l’aliénation au travail ; travail abêtissant, stress. L’aspect environnemental, notamment, y revêt une importance majeure. Beaucoup d’adeptes ont rejoint le mouvement dans l’optique d’alerter la société d’un fait qui leur semble inévitable : l’épuisement des ressourses naturelles. Les plus convaincus vont même jusqu’à affirmer qu’à terme, la croissance menacerait l’espèce humaine.

Ils refusent dès lors de prôner un développement durable, qui ne se refuse pas à l’idée de croissance, pour laisser place à une simplicité volontaire. C’est un principe qui préconise le renoncement volontaire au superflu matériel, pour ainsi mener à la décroissance. En voici la ligne directrice : on ne peut croître infinement dans un monde fini. Concrètement, les décroissants préconisent la remise en question de la place du travail et de l’économie dans la vie quotidienne. Ils espèrent ainsi abolir l’aspect aliénant du travail et réduire les dépenses énergétiques au travers d’une économie moins gourmande. Or, ce projet ne peut se réaliser qu’avec l’accord d’une majorité qui l’appliquerait.

Une utopie ? Pas si sûr…

« La décroissance ne se vote pas, elle se vit »

Dans l’optique d’éclairer les grandes lignes de la décroissance, nous avons interrogé trois adeptes de ce mode de vie. Rencontre avec :

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Qu’est-ce qui t’a poussé(e) à rejoindre le mouvement de décroissance ?

François : Je suis contre le capitalisme et j’ai été déçu du marxisme « vulgarisé », puisqu’ils partagent tous deux l’idée du productivisme. Ainsi, la décroissance m’a parue être la seule voie cohérente. En effet, elle prend réellement en compte la crise écologique où nous a menés le système capitaliste, et ce sans négliger la question de la structure sociale et de l’organisation des moyens de production.

Jana :  Je vois plus la décroissance comme une éthique de vie, une manière de déconstruire pour mieux reconstruire le monde qu’un mouvement. Un jour, on m’a parlé des diverses idées qui découlaient de cette idéologie et j’ai simplement réalisé que je n’étais pas la seule à les voir comme des solutions au mal de notre siècle.

Beaucoup de partisans de la décroissance prônent un minimalisme matériel, arguant que ce dernier ne fait pas le bonheur. Es-tu de cet avis ?

Clément : J’ai l’impression que la survalorisation actuelle des apparences pousse à essayer de combler les besoins d’appartenance et d’estime par des possessions matérielles de toute sorte…

Jana : En effet, si je veux étendre mon empathie et ma responsabilité envers autrui à l’humanité – et à toutes les espèces vivantes – et ne pas prendre part aux actes qui me paraissent injustes, le boycott s’impose comme la seule solution. En effet, boycotter ce qui est injuste, inéquitable, incohérent avec mes valeurs, oblige nécessairement à la simplicité volontaire. C’est un défi, mais c’est aussi la découverte d’une autre manière de vivre. Moins travailler, moins consommer permet de gagner un temps fou pour des projets, des passions et les gens qu’on aime.

François : Si le vrai bonheur ne se trouve pas dans les biens, il est indéniable que le bien-être matériel est une condition nécessaire au bonheur, ne serait-ce que parce qu’il s’agit d’assurer sa survie. La décroissance n’est pas une idéologie de « bourgeois-bohème », de petit-bourgeois qui moralise le prolétaire parce qu’il ne consomme pas bio. Il s’agit juste de revoir nos désirs, de baisser nos prétentions matérielles au niveau des « besoins nécessaires ». Il s’agit de se détacher des biens de consommation pour se concentrer sur les plaisirs plus simples, et aussi de rétablir la balance entre plaisirs matériels et plaisirs spirituels.

            Une simple décroissance qui ne nie pas le capitalisme n’en est pas une – c’est un écologisme mou, gagné au « développement durable » qui voit la seule issue de la crise écologique dans le progrès scientifique. Revoir ses prétentions à en vouloir toujours plus, revoir sa consommation, c’est un projet politique, car cela ne peut se faire que si nous vivons dans une société égalitaire.

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Pourquoi ne pas devenir un parti politique ? Cela n’aiderait-il pas à répandre vos idées ?

Clément : Un parti politique se doit d’avoir une ligne directrice et des idées populaires qui permettent de toucher un maximum de monde. La décroissance ne se vote pas, elle se vit ; et cela de mille manières différentes incompressibles dans un objectif politique.

François : Qu’est-ce qu’un parti politique ? C’est une organisation durable qui vise à distribuer à ses membres des postes de pouvoir. Ce ne peut pas être l’objectif de quelqu’un se disant « décroissant ». Ce n’est pas en entrant en politique qu’on changera réellement la société et les manières qu’ont les gens d’appréhender le monde.

Le meilleur moyen de répandre ses idées ça n’est pas en faisant de la pub, mais en discutant directement avec eux : aller à la rencontre des gens, participer aux projets alternatifs d’auto-gestion et à des mouvements contestataires.

Jana : D’après moi, il est primordial pour la décroissance qu’il y ait un changement en profondeur chez les personnes, mais il n’est pas du tout contradictoire qu’en parallèle un parti politique présente les diverses idées de la décroissance pour faire avancer les choses.

  

Au quotidien, quels gestes iraient dans le sens de la décroissance ?

François : Il s’agit tout simplement de mettre en adéquation le plus possible ses actes avec ses idées, dans la plus grande honnêteté, et sans moralisme. Il s’agit de se limiter. Il faut se poser des questions, interroger sa consommation.

Clément : La décroissance, c’est penser à soi sans oublier les autres. Ceux qui sont là, ceux qui viendront. Il est de la responsabilité de chacun de mettre toutes les chances de son côté pour être le plus heureux possible, mais cela doit se faire en prenant en compte les conséquences directes et futures des actes que nous entreprenons. Les gestes du quotidien seraient donc tous ceux qui vont dans une optique de ménagement des ressources et de valorisation de l’autre.

Jana : Beaucoup de gestes trouvent leur motivation dans une attention à l’écologie. Gaspiller le moins possible de déchets. Réfléchir aux transports à utiliser : marche, vélo, transports publics. Se nourrir de manière intelligente et consciente : local, bio, voire végétarien. Participer aux actes politiques : voter, faire signer des initiatives. S’engager dans le social : bénévolat humanitaire et/ou écologique. C’est plus qu’un mouvement anticapitaliste et anti-productiviste, c’est une volonté de voir et de construire le monde différemment.

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La décroissance ne serait-elle pas trop utopique pour devenir réalité ?

Jana : Le réchauffement climatique, les crises économiques, les guerres mèneront à une remise en question du système actuel. D’après moi, la réalité montre simplement qu’il n’est pas possible de continuer ainsi et qu’il faut changer de paradigme. L’absurdité d’une économie illimitée sur une planète finie remettra en question les prérequis de notre société. Face aux crises, il y aura un devoir de trouver des solutions. La décroissance sera indéniablement une des solutions. Elle peut dérouter car elle nécessite un changement en profondeur des personnes, une grande réflexion et un détachement du luxe et du confort. Mais elle est aussi cohérente et logique.

Clément : Je finirai en empruntant les mots de Thomas Monod : « L’utopie n’est pas l’irréalisable, mais l’irréalisé ».

Sources

https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9croissance_(%C3%A9conomie)

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