Et si la liberté c’était de supprimer son compte Facebook et d’abandonner Whatsapp ? Notre traçabilité permanente, qui pousse au sarcasme quand on peut localiser son Iphone n’importe où mais qu’on a toujours pas retrouvé le boeing malaisien, nous expose un peu plus encore à la radiation malsaine d’une surveillance qui conditionne.

Ressentez-vous aussi ce poids lourd qui fait courber le dos, la masse de cette lâcheté qui nous fait stagner, à force de la vision des autres qui s’appuie jusqu’à nous faire exploser l’échine et la pression écrasante de toujours penser que quelqu’un nous surveille, que nos gestes sont épiés, que notre ombre est piégée?

Crédits photo: http://dprbcn.wordpress.com/2009/10/21/presidio-modelo-in-cuba-and-the-panopticon-idea/

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Le don gratuit et quasi volontaire de chacun de nous de balancer ses données personnelles un peu partout sur internet, nous demande sans cesse de rendre des comptes à ceux qui croient voir qui nous sommes. Une manière de se formater soi-même, de se créer selon ce que l’on poste. Sans oublier la NSA, le gouvernement français ni les réseaux sociaux, qui alimentent, par-ci, par-là, la sensation de surveillance omniprésente, un mirador centralisée dans laquelle chacun de nous est fiché, annoté, suivi… ça fout un peu les boules hein ? Faites quand même gaffe à pas trop vous éloigner de la ligne de conduite que le conformisme vous assigne…

En même temps, qu’est-ce qu’on en sait ? Qui regarde quoi ? Est-ce que des types s’amusent vraiment à aller fouiller nos informations personnelles ? Pour chercher quoi ? Des tueurs ? Des avions égarés ? Et d’abord qui ça peut bien intéresser qui je suis ? Des grandes entreprises ? Les Etats ? Le vrai problème c’est toutes ces questions en elles-mêmes, ces questions qu’on se pose un peu quand même, sans avoir forcément lu George Orwell…

On s’invente un big brother et que peut-être on n’a pas tort… Il y a peut-être un contrôle de tout le monde, il y a peut-être une récolte de données personnelles massive, il y a peut-être un gardien qui nous surveille et qu’on ne voit pas. Nous sommes peut-être enfermé dans la prison idéale que Bentham avait imaginé, nous sommes peut-être dans la plus grande prison panoptique du monde et nous nous la sommes construite nous-mêmes.

Superbe métaphore de notre époque, plus réaliste grâce à internet que sa faisabilité matérielle, la prison panoptique consiste en la maximisation de l’espace et de la surveillance carcérale. Un seul gardien pour une maison d’isolement pouvant contenir jusqu’à 1200 détenus (la prison Mazas à Paris) et aucune évasion. Voici comment : deux bâtiments, le premier pour les prisonniers et le second pour les gardiens. Imaginez un anneau traversé de part en part par des cellules individuelles. Chacune séparée des autres, d’où personne ne peut voir son voisin. Une absence de contact, un isolement qui doit pousser à la docilité solitaire. Au centre de cet anneau, un pavillon, percée de meurtrière d’où le surveillant peu contrôler toutes les geôles. Il peut tout voir mais aucun prisonnier ne peut savoir s’il est surveillé ou non. Une atmosphère d’incertitude, de constante observation, produite par cette omniscience du gardien orwellien. Le châtiment agit, comme dira Foucault dans Surveiller et punir : « profondément sur le coeur, la pensée, la volonté et les dispositions ». Un pouvoir asymétrique de savoir et d’autorité face à la peur et la méfiance constante. Comme si à la roulette russe, un homme tient le pistolet et tire sur 6 personnes… Sauf qu’il sait où est la balle. Même si ce système carcéral n’a pas fonctionné comme escompté, il a le mérite de remettre en question notre époque et cet oeil de Sauron qui nous scrute tous du haut de sa tour.

Un pouvoir absolu et répressif : si on s’écarte un peu BAM, chopé… Une surveillance impersonnelle. L’impossibilité de suivre chacun fait de tous une statistique. Une sujétion humaine par la docilité face à cette ingérence dans notre « soi ». La crainte maîtresse de l’Homme conditionné, isolé, derrière un écran, avec une fenêtre morbide qui donne sur cette tour, sur cet observateur malsain qui joue à cache-cache avec notre liberté et le fouet possible de ce gardien invisible.

Alors voilà, cet idéal de Bentham a des failles et, encore heureux, dans notre prison non plus nous n’avons pas réussi à créer la docilité parfaite ; encore heureux, la liberté a su s’aventurer dans les méandre de cette toile gigantesque ; encore heureux, tout le monde n’est pas arachnophobe et, encore heureux, il y aura toujours quelqu’un pour se battre pour la liberté et pour réussir à s’évader. Sinon il reste Kessel : « Et il y avait toujours sur un fond de chaînes et de cimes, de vallées et de torrents, cette sauvage, cette immense liberté. » Si jamais, barrez-vous…