Des experts, des écrivains ou encore des hommes politiques se lancent depuis toujours dans des croisades morales à l’origine de nouveaux préceptes. Le sociologue Howard Becker, pape de l’école interactionniste, a nommé ces individus, porteurs d’un discours éminemment normatif, des « entrepreneurs de morale ». Bien sûr, pour qu’une croisade aboutisse, il faut pouvoir toucher un large public. Quoi de mieux pour cela que les réseaux sociaux ? Comme en témoigne le printemps arabe, ces nouveaux outils, par leur caractère viral, ont permis de démultiplier les capacités de mobilisation d’un individu. Mais qui sont alors ces nouveaux leaders d’opinion et quelle est la teneur de leurs discours ? Le 16ème siècle a vu l’avènement d’une morale puritaine, portée par Alexis de Tocqueville, le 18ème d’une morale humaniste et laïque sous l’impulsion de philosophes et d’intellectuels des Lumières.  Qu’en est-il aujourd’hui ? Et si YouTube était le nouveau centre de fabrication de la morale contemporaine ? Ne riez pas, c’est très sérieux.

Intéressons-nous en particulier au genre dit du prank (ou farce en français) qui s’est taillé une place de choix dans le flot incessant de vidéos sur YouTube. Sous des titres tels que « How Does A Homeless Man Spend $100 ? » ou « Gold Digger Prank ! » la plupart de ces vidéos, en caméra cachée, mettent en scène et testent des stéréotypes sociaux. Dans « Gold Digger Prank », le youtubeur Vitaly accoste une passante et lui demande son numéro. Elle refuse, il s’approche alors d’une Lamborghini, demande à nouveau et, cette fois, elle accepte. C’est une caméra cachée, à priori donc pas de trucages ou de mise en scène, cela montre une réalité ! La femme est vénale bien sûr, prête à tout pour une poignée de dollars ! On peut qualifier de diagnostics sociaux cette vidéo et les milliers d’autre sur ce même registre car elles vérifient et prouvent la réalisation d’un acte attendu. Ces démonstrations renforcent donc les stéréotypes en les faisant passer pour vrai, par le truchement de la caméra cachée. À noter, entre parenthèses, qu’une quantité innombrable de ces vidéos se sont avérées être montées de toute pièces.

Mais, finalement, est-ce que quelqu’un regarde ça ? 45 millions de vues pour la vidéo « Gold Digger Prank », 472’379 j’aime ! Mais est-ce que les gens sont dupes ? Voici quelques commentaires des 86’685(!) qui ont été publiés et qui ont reçu beaucoup de j’aime : « Hahaha this is so fucking true. I had a c63 amg for about 3 months. Never got so much attention in my whole life… Girls are whores just accept that fact. »; « It’s videos like these that prove to me that women ain’t worth shit.». Les internautes se situent, constituent et émettent une opinion par rapport à la proposition qui leur est faite. Par conséquent ces youtubeurs bénéficient d’une autorité sociale, c’est-à-dire d’une « capacité à influencer le comportement d’autres acteurs ». Bien sûr une vidéo ne suffit pas à ancrer pour toujours dans la tête de celui ou celle qui la regarde une opinion indélébile (Si on enlève le « in » et le « lé » ça fait débile, coïncidence ?). Mais une brève recherche sur YouTube avec l’expression clé « Gold Digger » prouve que ce genre basé sur le stéréotype de la femme vénale est pléthorique (les autres stéréotypes ne sont pas en reste, évidemment : les hommes ne s’intéressent qu’au physique ; les sans-abris ne pensent qu’à se bourrer la gueule, etc.).

Aussi, ces youtubeurs créent les normes de demain, ils agissent sur l’opinions publique (plus de 45 millions de vue, je le rappelle !). Les experts influents du 21ème siècle ne sont pas dans de sombres bureaux universitaires, bardés de diplômes, ils sont là, sur la toile, prêt à nous offrir une vision complaisante de la société, qui respecte nos idées préconçues et représente la société en quelques grandes catégories sociales : femmes-hommes, jeunes-vieux, travailleurs-chômeurs. On en a la preuve dans les commentaires cités plus haut. Les internautes n’écrivent pas « CETTE fille est une pute » mais « LES filles sont des putes » (« Girls are just whores »).

Essayez de ne pas être dupe de ces croisades morales grossières. Et pas besoin pour cela de quitter l’arène virtuelle, en témoigne l’excellent travail des youtubeurs, dont la Fribune vous parlait récemment, qui se sont spécialisés dans la vulgarisateurs des savoirs. Quelle qu’en soit la source et la teneur, l’essentiel est d’avoir une vision critique sur l’information qu’on vous propose, à commencer par cet article !

Becker, Howard S. (2012) Outsiders. Études de sociologie de la déviance. Paris : Métailié (Leçons de choses).
Dominique Memmi (1988) Experts et fabrique de la norme: la procréation artificielle. In : Bioéthique et droit.