Lorsque l’on arrive à l’aéroport Suvarnabhumi de Bangkok après une dizaine d’heures de vol, on souhaiterait être capable de rejoindre son hôtel au plus vite. En effet, lors d’un voyage en classe économique, il n’est pas rare que le passager du devant vous ait éclaté les genoux en inclinant son siège sans que vous ne puissiez (siège bloqué) ou ne vouliez (considération morale) faire de même avec celui de derrière. Après 10 heures non stop à angle droit, une douche et un vrai lit vous apparaissent comme étant le but ultime de votre misérable existence. Mais comme dans beaucoup de villes, l’aéroport est excentré, et il vous faut vous jeter sur un taxi. On entre alors dans un autre monde, celui du code de la route thaïlandais.

Les chauffeurs sont des margoulins sympathiques

Comme dans la plupart des pays émergents, le fait que vous soyez de simples touristes occidentaux vous oblige à avoir une relation de marchandage perpétuel. Votre couleur de peau ou la langue dans laquelle vous vous adressez aux chauffeurs, vous font passer à leurs yeux pour des bancomats sur pattes, des Bill Gates en puissance venus de l’autre bout du monde. Vous avez beau vous être renseigné au préalable sur des forums et autres sites internet afin d’être plus ou moins au fait des tarifs, le chauffeur vous donnera toujours un prix ahurissant en comparaison de celui pratiqué avec les locaux. A vous ensuite de faire parler votre instinct de businessman pour obtenir (ou pas) le prix que vous vous étiez fixé. La conclusion sera quoi qu’il en soit toujours la même. Le chauffeur sera gagnant, et vous ne serez pas perdants. C’est en effet l’ironie de la situation, le chauffeur sera persuadé de vous avoir arnaqué et vous, de votre côté, vous trouverez la course extrêmement bon marché.

Une fois cette période « intense » de marchandage passée, le chauffeur, dans la plupart des cas, se montrera extrêmement bienveillant et sympathique. Seule la barrière de la langue vous empêchera de « briser la glace ». Les chauffeurs de taxi thaïlandais sont en effet souvent issus des classes sociales basses, descendants de familles paysannes relativement pauvres, avec un niveau de scolarité faible. Ne soyez donc pas offusqués de vous être « fait avoir », vous avez simplement rendu la vie d’un pauvre un peu plus joyeuse sans vous rapprocher de la faillite.

Le paradis des deux roues

Dès les premiers kilomètres de route, votre taxi surclimatisé se fait dépasser par la droite comme par la gauche sans que le chauffeur, trop occupé à pianoter d’une main sur son smartphone, ne s’en affole. A l’entrée de la ville, les premiers embouteillages commencent et la vie semble se figer. Pendant de très longues minutes, vous regardez un véritable essaim de motos passer au travers des rangées de voitures à l’arrêt, dans un bruit métallique. Si le port du casque semble être tout à fait facultatif, c’est surtout l’usage familial de la moto qui vous vous interpelle. Très souvent vous verrez l’homme à l’avant, la mère à l’arrière et deux bambins (là encore non casqués) au milieu. Derrière la vitre teintée de votre taxi toujours à l’arrêt, vous esquissez un sourire en vous disant que les statistiques de mortalité routière doivent valoir leur pesant d’or. Le résultat est pire que tout ce que vous pouvez imaginer.

[iframe width= »560″ height= »315″ src= »https://www.youtube.com/embed/4ou0joJiEro » frameborder= »0″ allowfullscreen></iframe]

La Thaïlande truste la 2ème place mondiale du pays le plus dangereux sur les routes

La Libye. Il aura fallu un pays africain en récession et en pleine guerre civile pour éviter de justesse à la Thaïlande de remporter la palme d’or de l’insécurité routière. Selon un rapport de l’agence de santé des Nations Unies publié en 2015, 14’059 Thaïlandais sont morts en 2012 dans un accident de la route, ce qui représente un taux de mortalité de 36,2 personnes sur 100’000. L’OMS va même plus loin en estimant que le nombre réel d’accidents de la route est plus élevé de 42% que le chiffre officiel transmis par le ministère de la santé publique thaïlandais. Il y aurait eu 24’237 accidents rien qu’en 2012. Ce même rapport souligne encore qu’il n’y a pas de loi pour la protection des enfants dans les véhicules.

La voiture redémarre enfin et le chauffeur croit bon, d’un signe dans le rétroviseur, de vous inciter à vous défaire de votre ceinture de sécurité. « I don’t need to use my seatbelt ? » Rire sincère : – « No, no, no ! Here, Thaïland ! ». La situation prête à sourire, encore plus quand vous inspectez la voiture et remarquez dans un coin un petit sigle d’interdiction très parlant, qu’on pourrait traduire littéralement par « pets interdits ». Explosez-vous sur le pare-brise lors d’un choc frontal mais surtout, ne pétez pas ! Le sens des priorités peut paraître étonnant mais comment l’explique-t-on ?

En Thaïlande, dans certains taxis, le gaz intestinal est prohibé.

En Thaïlande, dans certains taxis, le gaz intestinal est prohibé. (T.H./ La Fribune)

Une explication pluricausale

Le niveau de développement est l’un des premiers indices qu’il faut souligner. Si les Thaïlandais utilisent de cette façon la moto, c’est bien entendu car elle est beaucoup moins chère qu’une voiture et représente un bien abordable pour les familles. Il faut savoir que plus de 90% des décès sur la route surviennent dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. C’est en Afrique et dans la région de la Méditerranée orientale que les taux de mortalité sont les plus hauts. La Thaïlande, en Asie du sud-est, fait donc figure d’exception.

La volonté politique pour réduire ce phénomène fait également défaut en Thaïlande. Un programme efficace de prévention et de dissuasion pourrait porter ses fruits mais le gouvernement, qui sort d’une situation politique pour le moins délicate (coup d’état militaire en 2014), ne semble pas vraiment s’en soucier. Sur les routes, la corruption avec la police est endémique. Du Thaïlandais qui roule trop vite aux Britanniques qui louent une moto alors qu’ils n’ont pas de permis, absolument tout sera monnayable et permettra d’éviter la Justice.

La moto, véhicule émancipateur et meurtrier

En Thaïlande, acquérir une moto est devenu une façon d’afficher son statut et de s’émanciper. A la sortie des classes, de nombreux couples de collégiens l’utilisent pour s’éloigner de la ville et de ses tumultes.. Elle permet pour un travailleur, de voyager plus loin et plus vite, de se trouver un meilleur travail et à terme, d’améliorer sa situation économique.

Vous constaterez sans doute aisément, si vous vous rendez un jour dans une ville comme Bangkok, qu’il est humainement impossible d’arriver à l’heure au travail, si l’on se déplace en voiture. La mégalopole figure au deuxième rang du classement mondial des pires embouteillages. La deuxième solution serait de se rabattre sur les transports publics, mais ceux-ci sont également engorgés ; le skytrain (métro de la ville) ne comporte que peu de lignes et ne quadrille absolument pas l’ensemble de la Bangkok tentaculaire. Quant aux bus, ils ne semblent pas avoir véritablement d’espaces réservés et se retrouvent de facto également bloqués dans les bouchons.

Malheureusement, la courbe des accidentés et des morts de la route en Thaïlande ne risque pas de s’améliorer. Avec un nombre de véhicules motorisés multiplié par deux tous les cinq ans, une hausse proportionnelle de la mortalité est à craindre. Selon de récentes estimations de la Banque mondiale, les accidents de la route coûtent entre 2% et 3,5% du PIB des économies sud-asiatiques, soit entre 8 et 14 milliards de dollars par an pour la seule Thaïlande ! Ce chiffre gigantesque s’explique par la perte de productivité générée par les décès ou les handicaps qui naissent de ces accidents et coûtent énormément au système de santé du pays.

Le gouvernement semble peu s’en soucier et estime que ce coût est le prix à payer pour le développement économique du pays. Une visite de quelques semaines vous fera sans doute comprendre le contraire. Des mesures peu invasives et peu coûteuses sont possibles et elles rendraient le pays plus compétitif, en plus d’éviter les morts. Des grands groupes de compagnies de voyage commencent même à menacer le pays de ne plus figurer dans leurs offres si rien n’est entrepris. La sécurité pour les piétons, quasiment inexistante, est notamment pointée du doigt.