C’est l’histoire d’un coq, c’est l’histoire de l’agriculture. De l’œuf à la batterie, du roi à la cuisse, découvrez la vie du bel animal dans une épopée bouleversante à travers les âges.

Un coq magnifique

Ah qu’il est beau le fier gallinacé, trônant le torse gonflé sur son tas de fumier, honorant chaque matin l’astre suprême de son chant héroïque !

Qu’il est noble, paradant au milieu de sa basse-cour, sultan des mille et une nuits, majestueux calife d’un harem sublime !

Qu’il est grand, chevalier et martyr, sacralisé par ses belles, Winkelried devant goupil !

 

Et qu’est-ce qu’on en a fait ?

Du beau gallinacé on a fait un poulet, du géniteur un chapon ridicule, du héros magnifique un pitoyable chien de garde.

C’est bien l’apanage de l’Homme que de rendre miteux un roi, en lui laissant ses plumes.

Tout cela comme un recommencement, une pitoyable farce dont le dindon n’est pas celui qu’on croit.  Une histoire faite et refaite et qui se termine toujours de la même façon.

 

Tout commence par un œuf, ou un coq, ou les deux. C’est selon.

Au milieu du ciel, il peinait à suivre les autres oiseaux, alors il conquit la vie terrestre. Perchant dans les arbres, sauvage et courageux, il chanta une première fois.

 

Gracieux et fier, se pavanant dans sa campagne, de Gallinette on a fait un symbole national. Il était beau et goûtu. Alors l’Homme l’apprivoisa, puis l’enferma, et de Pégase on fit un cheval. Plus même capable de ruer, il se mit à enfler et on en fit un repas.

De ce loup, on a fait un cocker, apprécié pour son plumage plutôt que pour son courage, il est décidément un symbole national. Mais les pieds dans la fange, il se fit maître du temps, son ramage rythmant désormais la vie des Hommes. Pour la deuxième fois, le coq chanta.

 

Peu inventif et en rien technicien, l’horloge l’a rendu futile et on l’a fait taire.

 

Sous prétexte de révolution – c’est toujours un bon prétexte une révolution – on l’a délocalisé, du centre du village vers de sombres usines. Alors il a fait comme l’Homme, le coq, il a produit et il s’est ennuyé. On l’a nourrit et sélectionné, on lui a promis un bel avenir, mais il n’a fait qu’engraisser. On l’a standardisé, pour que bientôt, peut-être, il entre tout prêt dans une boîte.

Elle était belle cette révolution, elle était verte et on y croyait très fort. Et le coq qui grandissait toujours plus vite. 30 jours pour faire un coq…

Qu’elle était grande cette révolution ! Plus assez de  tas de fumiers ? Qu’importe ! On l’a mis dans une cage, bien plus simple en cage, toujours plus de cages, toujours plus serré, toujours plus grand, frénétique, on le mit en batterie. Bien longtemps qu’il n’a plus vu ni Homme, ni arbre, ni fumier, le coq.

Alors, avec tout l’effort nécessaire pour affoler son petit cerveau, il essaie de se souvenir une dernière fois de la saveur d’un ver-de-terre, des promenades dans l’herbe folle. Peut-être recalé au vol, mais comme il aimait courir… Au fil des saisons, au rythme des jours, toujours alerte, être le premier pour saluer l’aurore. Mais maintenant qu’importe ? Ils sont mille comme lui, a ne plus rien attendre, lever 5 heures, c’est l’été toute l’année, coucher 22 heures, il faut produire.

Il était coq de Java, coq de Ceylan, coq Bankiva, coq de Hambourg, de Bresse, Barbezieux, Courtes-pattes, Andalou, Orpington de Padoux, La Flèche… Plumage bariolé magnifique, il n’est plus que Blanc ou Brun.

 

Il est perdu le coq. Plus de harem, plus de fumier, plus de réveil, plus de descendance, on lui a tout pris. Coq parmi les coqs, il n’est plus qu’une cuisse et puis l’autre. Il est triste, le coq, il est tombé malade.

Il est nostalgique le  coq, un peu mélancolique, alors pour la troisième fois, il chante.

 

Il chante de tout son cœur, les mélodies du passé et les cantiques au soleil. Il ne chante pas de chanson triste, il chante l’espérance. A la fin de la chanson, il se couche le coq.

On ne lui brisa aucun os[1].


[1] Jean 19 :31-37