FIFF 2019: Zoom sur la sélection officielle des courts métrages

Comme chaque année, la petite ville de Fribourg était sous les feux des projecteurs la semaine dernière : et pour cause, la 33ème édition du Festival International de Films de Fribourg, qui a attiré de nombreux cinéphiles venus d’ici et d’ailleurs. Véritable point de rencontres entre les cultures du monde, le festival, fondé en 1980, met chaque année le septième art en valeur à travers une programmation variée et réfléchie.

Les sections parallèles s’annonçaient prometteuses : les comédies romantiques, particulièrement réputées en Chine, étaient à l’honneur dans la section Cinéma de genre. Du côté de la section Nouveau Territoire, les spectateurs avaient la chance de goûter à la saveur du cinéma des Caraïbes. Zoom également sur les clichés racistes dans la section Noir n’est pas mon métier. Une appellation empruntée au livre du même nom, rédigé par des actrices françaises-africaines dénonçant les discriminations dont elles sont victimes dans l’univers du cinéma. Au total, 15 films, choisis par les comédiennes elles-mêmes, ont été projetés en réponse à ces injustices. Les compétitions internationales mythiques de la sélection officielle ont aussi su saluer le travail et le talent de nombreux cinéastes venus des quatre coins du monde. La sélection des longs métrages n’imposait aucun critère, si ce n’est de figurer parmi les meilleurs. Le Grand Prix s’est disputé entre 12 films venus d’Asie, d’Amérique latine, d’Afrique et d’Europe de l’est.

Et les courts métrages dans tout ça ? La force du FIFF, c’est justement de représenter tous les genres, toutes les nationalités, et tous les formats dans ses sélections. La compétition internationale des courts métrages donne spécialement à des jeunes cinéastes du monde entier l’opportunité de présenter leurs œuvres et de leur soumettre à la concurrence. Frais, novateurs, audacieux, pertinents, les courts métrages de la sélection officielle 2019 ont porté chacun à leur manière des messages à portée universelle et au cœur de la modernité. Trois programmes, regroupant 5 productions chacun, visaient à proposer des projections variées alliant un cinéma contemplatif à la fiction ou encore au film d’animation comme l’explique Julia Schubiger, membre de la commission artistique des courts métrages. Retour sur ces petits bouts d’histoires qui rêvent de marquer la grande.

La jeunesse dans tous ses états

On retrouve au cœur du premier programme des problématiques liées à la jeunesse : l’amour, la technologie, le sexe, l’identité. And What Is The Summer Saying et ses plans statiques envoutants ouvrent la marche. Le spectateur est immédiatement plongé dans la plénitude de la nature et dans l’authenticité d’un village traditionnel. Payal Kapadia, réalisatrice d’origine indienne, s’est immergée dans le quotidien d’une famille de son pays natal pour y suivre un apiculteur et capturer des témoignages audios des femmes du village, refusant d’être filmées. Aux scènes immobiles monochromes de la faune s’ajoutent ces voix féminines qui racontent leur vie d’épouse prématurée d’antan et leur solitude d’aujourd’hui. Une façon artistique et sensible choisie par la cinéaste pour parler d’amour et de désir, sujets tabous en Inde.

Vient ensuite The Ashes, fiction iranienne, mêlant étrangement histoire de meurtre à amour et amitié. Deux autres fictions venues de Colombie et d’Indonésie touchent aux problématiques de la jeunesse abandonnée face aux épreuves de la vie. Le portrait poignant de Atarraya retrace les difficultés d’une grossesse non désirée chez une adolescente fragile aux portes de la gloire, tandis que la thématique de l’identité sexuelle rythme Kado à travers les ruelles indonésiennes. Réalisé sans script, le film s’appuie sur des méthodes d’observations assurant une spontanéité sans précédent. Le réalisateur, Aditya Ahmad, explique s’être inspiré de sa propre crise identitaire. Une crise que traversait aussi l’actrice principale lorsqu’il l’a rencontrée dans sa région d’origine. Un portrait humain réussi et un cast authentique pour traiter un sujet contesté en Indonésie, entre autres.

On vous parlait de film d’animation, et c’est 32-Rbit qui est à l’honneur. C’est d’une volonté de partager un cauchemar qu’il a vécu que le scénariste colombien Victor Orozco Ramirez nous livre une avalanche de dessins en noir et blanc, basés sur des images issues du web. On se sent envahi, étouffé par ces croquis qui défilent à toute allure devant nos yeux effrayés. Une tourmente digne d’un vrai cauchemar… celui d’une technologie omniprésente qui nous séquestre et nous surveille en permanence. On ressent parfaitement les angoisses du cinéaste et la nostalgie de sa génération dans son titre 32-Rbit, une référence aux anciens processeurs informatiques aujourd’hui remplacés par les 64 bits.

32-Rbit

L’ascenseur émotionnel

Ombliguo de agua ouvre de manière abrupte le deuxième programme alliant sexe, drogue et adolescence. Les supplices de la dépendance au crack viennent balancer le parcours de vie exemplaire d’une jeune cavalière de bonne famille. Choquant et pathétique. Puis, la Turquie est au rendez-vous avec The Gentle Sadness of Things. C’est l’histoire d’un fils qui perd son père, d’un chien qu’on abandonne. Paisiblement, doucement, telle est proposée cette thématique universelle qu’est le deuil. Les plans éloignés sont à saluer, capturés dans un cadre naturel majestueux au cœur des montagnes turques. Le cinéaste et philosophe turc Deniz Telek réussit son pari en laissant le spectateur chargé de questions qui resteront sans réponses.

La projection prend ensuite un autre tournant avec Franco. «À tous ceux qui ont été tués dans leur combat pour la liberté». Un hommage plus qu’une dédicace, qui vient clôturer un aperçu tranchant de la censure au Mexique. Mariana Martínez Gómez ose courageusement mettre en lumière une thématique délicate dans son pays. Elle confie ne pas avoir eu peur des répercussions sur sa carrière, mais craignait plutôt la censure, classique dans sa région natale qui enregistre le plus grand nombre de disparitions de journalistes. En possession de clichés compromettants pour un candidat en campagne électorale, un jeune journaliste est traqué puis enlevé sous le regard impuissant du spectateur. C’est l’image d’une politique démocrate libre utopique qui se brise sous celle d’une dictature tyrannique, injuste, et bien réelle. D’une violence inouïe.

La France ensuite, avec Sandra Heremans et son film documentaire dont la rencontre de ses parents fait l’objet. Avant la projection, elle nous propose deux mots clés : image et histoire. L’image d’ouverture, celle qui reflète l’auteur d’après Sandra, est celle du noir. Puis viennent les images d’archives personnelles de la cinéaste. Des souvenirs, puis du noir. Une rencontre entre un homme prêtre blanc, et une femme noire. Entre amour et religion catholique, le court métrage retrace une histoire d’amour presque banale… on reste un peu sur notre faim.

Pour clôturer en beauté cette deuxième compilation, Una Cabrita Sin Cuernos s’empare d’un sujet grave mis en scène dans un burlesque ravissant : la dictature. En Argentine, dans les années 70, un livre d’école pour enfant écrit par un russe fait l’objet d’une affaire d’état. Une enquête infondée est alors menée par un duo d’inspecteurs dignes de Laurel et Hardi. Le tout couronné d’une bande son dramatique tirant vers le comique. Le livre cache-t-il des messages communistes secrets ? La maîtresse d’école est-elle un espion russe ? La situation entière est tant dramatisée et exagérée qu’elle est en devient amusante. On se sent bientôt coupable de rire d’un sujet si lourd. Car cette histoire est inspirée de faits réels. Le réalisateur Sebastián Dietsch justifie son choix de raconter la dictature à travers l’humour : en se plaçant du point de vue des méchants, il expose le caractère absurde et ridicule de la situation. Le cinéaste signe ici une comédie critique, engagée et originale.

Una Cabrita Sin Cuernos

Esthétique au rendez-vous

Sensuellement, c’est la façon dont s’ouvre le troisième programme. Le corps de la femme à l’état pure est mis en lumière dans The Girl With Two Heads. Une adolescente passionnée de lutte questionne la féminité d’aujourd’hui, soutenue par sa mère à qui tout l’oppose. Une belle relation mère-fille que Betzabé García puise de sa propre expérience. Issue d’une région machiste et homophobe du Mexique, elle met sur la table ses questionnements sur la perception de son propre corps et celle que les autres ont de celui-ci. Combats corps à corps seins nus, crâne rasé, boycott de l’épilation, la protagoniste met en valeur une femme libérée assumant son corps, loin des clichés fétichistes. Les scènes de lutte monochromes sont particulièrement esthétiques, délicates, intenses. Entre sueur, mouvement et force, le corps féminin est sublimé.

Le Liban maintenant. Un documentaire fictif retrace l’histoire du pays à travers un personnage fantastique, le robot Manivelle, offert au pays par le général De Gaule l’hors de la déclaration de l’indépendance. Star adorée de l’époque, Manivelle revient sur ses années de gloire l’hors d’interviews conduites par une jeune réalisatrice. Manivelle: The Last Days of the Man of Tomorrow mêle archives historiques et science-fiction dans une légende crédible. Utiliser un robot vivant monté de toute pièce pour illustrer l’histoire du Liban, c’était le défi des cinéastes. Un véritable travail d’historien et d’ingénieur se cache derrière ce court-métrage exceptionnel.

Et puis la religion est désacralisée dans Les Pastèques du Cheikh. L’arrivée du corps d’une défunte qui s’avère ne pas exister ébranle le quotidien d’un Cheikh pris dans un engrenage de mensonges. Léger et comique, le film est gratifié d’un humour décalé qui fait du bien. Carlo Francisco Manatad, de son côté, a souhaité extérioriser une expérience personnelle, celle d’un typhon en Indonésie, dans The Imminent Immanent. Un court métrage annonçant une catastrophe sur fond de karaoké, pour ainsi dire. Malgré l’annonce de l’arrivée d’un déluge, les habitants ne semblent pas être alarmés. Manatad explique que les alertes ne sont pas toujours considérées, car les typhons relèvent de la banalité en Indonésie. Une triste réalité. La projection se clôt finalement par On the border qui esquisse une Corée qui va mal.

Une programmation riche, haute en couleurs, représentative du talent de tous ces cinéastes. Il a fallu faire un choix, pourtant, l’hors de la cérémonie de clôture qui avait lieu dimanche. Et c‘est And What Is The Summer Saying qui remporte le Prix du meilleur court métrage international. Kado en ressort également gagnant, en obtenant le prix du Réseau Cinéma suisse. De notre côté, on salue spécialement Una Cabrita Sin Cuernos pour son audace, et Manivelle: The Last Days of the Man of Tomorrow pour son originalité hors du commun. Et puis, Les Pastèques du Cheikh. Parce qu’on en rit encore.


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Crédit photos: Site officiel du FIFF.