FIFF18 | Rencontre avec Kaouther Ben Hania, membre du jury international et réalisatrice de « Beauty and the Dogs »

Kaouther Ben Hania, membre du jury international au FIFF cette année, présentait son film « Beauty and the Dogs ». Ce long métrage retrace en 9 plans-séquences une nuit tragique, dans laquelle Mariam, violée par des policiers, tente de déposer plainte dans une Tunisie en pleine transition démocratique. Centré sur les émotions que ressent la victime, le film prend aux tripes. Rencontre.

Selon vous, le cinéma a-t-il un rôle aujourd’hui, et si oui, quel est-il ?  
Bien sûr que le cinéma a un rôle. On ne peut pas vivre sans histoires. Depuis la nuit des temps, les gens se racontent des histoires. Le cinéma est un médium qui permet d’en raconter. Cela nous permet de vivre autre chose tranquillement dans son siège, d’être transporté dans des univers qui sont peut-être dangereux, tristes, joyeux, féeriques. Le cinéma permet de changer notre regard sur les choses. Un film au final c’est le point de vue d’un auteur, c’est une manière de voir, d’inventer un monde. Il ouvre quelque part une porte aux spectateurs, pour découvrir ce monde. On rencontre une personne, et elle a un univers tellement particulier, riche, qu’elle nous apprend plein de choses et change notre regard.

Dans ce film, vous parlez de la difficulté de rendre justice en Tunisie face à une police corrompue et patriarcale. Pourquoi avoir choisi de parler de ce sujet ?
Ce n’est pas le sujet qui m’intéressait, mais plutôt le personnage central. C’est elle qui m’a vraiment donné envie de faire ce film. J’aime beaucoup cette idée de quelqu’un d’extrêmement ordinaire, que rien ne prédestinait à se battre. Et mise à part qu’elle est ordinaire, elle a ses propres fragilités, ses propres problèmes. Tout d’un coup, elle vit une tragédie, se retrouve face à l’adversité et doit se battre ou mourir. Quand on met ce genre de personnage pied au mur, il y a quelque chose qu’on découvre, leur vraie nature. C’était cette idée qui m’intéressait, comment, face à une situation impossible, presque cauchemardesque, on peut s’en sortir, au moins psychologiquement.

Le film est réalisé en 9 plans-séquences. Quel était l’objectif recherché ?
Les plans-séquences ont cette vertu d’engager le spectateur, de faire qu’il regarde les événements se passer en temps réel ici et maintenant. Un plan séquence, c’est comme la vie. Ça donne cette impression d’être à fond avec le personnage. Ça permet également de choisir des fragments dans cette nuit, de filmer en temps réel, et de mettre en exergue les ellipses qu’on ne montre pas, comme le viol par exemple. Le plan-séquence produit aussi une grande tension. On se rappelle tous du film de Hitchcock, La Corde, un thriller magnifique filmé en plans-séquence.

On a l’impression qu’il est important pour vous de faire passer un message dans ce film, par rapport à la justice notamment. Pensez-vous qu’il a été entendu ?
Oui mon film pourrait être un film à message. Ce n’est pas un mot dont je suis fan, mais par contre faire passer une émotion, une sensation oui. C’est ce qui m’intéressait le plus par rapport à ce film : partager une émotion forte que moi j’ai ressentie, d’horreur, de colère.

De manière générale, d’où vous vient votre inspiration ?
De tout ce qui m’entoure. Quand je commence à travailler sur un projet, je suis comme une éponge, j’absorbe tout : l’art en général, le cinéma, la littérature, la peinture, mais aussi la vie de tous les jours, Facebook, Internet, les vidéos de chat, tout est source d’inspiration. En général les choses se passent d’une manière vraiment inconsciente. Parfois je me retrouve en train d’écrire une scène mais je ne sais pas d’où me vient l’idée.

Avez-vous été confrontée à des difficultés pour réaliser ce film ?
La principale difficulté c’est le financement. Mais les choses se sont relativement bien passées. On a pu financer le film et le faire dans des bonnes conditions.

Combien de temps a duré le tournage ?
4 semaines, ce n’était pas long, mais les répétitions ont duré 3 mois. Avec les plans- séquences, on n’a pas le droit à l’improvisation, car il n’y a pas de montage derrière, donc il faut que tout soit précis au millimètre près. Et ça demande une chorégraphie à répéter avec les comédiens et la caméra dans l’espace pour préciser le mouvement général de la scène.

Quelles ont été les réactions lors de la projection du film en Tunisie ?
C’était une belle sortie. C’était un succès commercial. Ça a très bien marché en Tunisie, tout le monde était curieux de voir le film. Les critiques étaient positives.

Quels sont vos prochains projets ?  
Je viens de finir un court-métrage. J’ai aussi un documentaire que je suis en train de tourner et un long métrage en financement.