Dans la foulée des attentats de Paris, les dirigeants français ont vite trouvé un terrain d’entente efficace en temps de crise. Leurs discours martiaux et sécuritaristes ont permis d’afficher une belle unité et contribué à rassurer une population légitimement inquiète. Cette réponse ferme et patriotique des premiers instants était nécessaire, mais il est déjà temps d’élaborer une stratégie à long terme pour vaincre un cancer qui prend sa source au cœur de notre société. Le tour de vis liberticide et guerrier n’augure rien de bon : nous sommes une fois de plus en train de nous tromper de cible, et donc de méthode.

« C’est de la folie de penser qu’en faisant tout le temps la même chose vous pouvez obtenir des résultats différents. » Dire cela revient à sacrément enfoncer des portes ouvertes, mais puisque la phrase est d’Einstein, on dira qu’elle est d’une sagesse méthodique. Le raisonnement est implacable, et il faut donc croire que nos dirigeants n’ont pas une once de bon sens logique. En déclarant la guerre à l’Etat islamique et promettant des mesures drastiques pour renforcer notre sécurité, ils font le choix d’une méthode qui a déjà prouvé ses failles, en s’acharnant sur une cible qui n’est qu’un trompe-l’œil.

La confusion entre un symptôme et la maladie dont il découle est une erreur commune. Mais en préférant fermer les yeux sur nos erreurs passées, nous venons de prendre la direction d’une vicieuse spirale qui ne fera que nous éloigner du cœur du problème, et donc de sa solution. Il ne faudrait pas trop vite oublier que les attaques de Paris sont venues de l’intérieur. Des terroristes français ont montré leur volonté de souiller la société dans laquelle ils ont grandi. L’islamisme radical et l’Etat islamique ont bien sûr favorisé leur radicalisation et leur passage à l’acte, mais nous ferions bien de nettoyer devant notre porte avant de bombarder chez les voisins.

Pour éviter que cet abominable symptôme qu’est le terrorisme ne devienne la tare quotidienne de la société de demain, nous avons deux combats à mener pour vaincre la maladie : sur le terrain au Moyen-Orient, et au cœur-même de notre société. Et le plus important des deux n’est peut-être pas celui que l’on croit. Bien sûr, il faut trouver un moyen pour faire disparaître l’Etat islamique à tout jamais. Mais cela restera sans effet si l’on ne cherche pas à comprendre les origines de ce cancer se nourrissant de haine et d’abandon qui s’infiltre partout dans notre société.

Ingérence occidentale et retour du bâton

Le 2 mai 2011, après dix ans d’une « guerre contre le terrorisme » aux dégâts collatéraux épouvantables, les pays occidentaux ont cru enfin avoir vaincu Al-Qaïda et le terrorisme islamique en abattant Ben Laden. Personne n’imaginait alors que, trois ans à peine plus tard, des ruines d’une région mise à feu et à sang par l’ingérence occidentale naîtrait une organisation plus insensée et dangereuse encore que sa grande sœur. Si la haine de l’Etat islamique envers les pays occidentaux est aujourd’hui aussi contagieuse au Moyen-Orient, il ne faut pas chercher les origines de cette aversion autre part que dans l’hypocrisie de notre propre politique internationale. Les leçons de ces erreurs stratégiques et éthiques passées n’ont pourtant pas été tirées par les dirigeants occidentaux, qui veulent nous faire avaler que multiplier les bombardements est la solution la plus efficace contre la menace terroriste.

La vieille recette de Goering n’a pas pris une ride

„Bien entendu, le peuple ne veut pas de guerre. […] Mais le peuple peut toujours être converti à la cause des dirigeants. C’est facile. Il suffit de leur dire qu’ils sont attaqués et dénoncer les pacifistes pour leur manque de patriotisme qui expose le pays au danger. Cela marche de la même manière dans tous les pays“. Ces paroles, sensées et tragiques lorsque l’on sait les conséquences historiques qu’elles eurent, sont de Hermann Goering, lors du procès de Nuremberg. Sans tirer de parallèle plus que douteux, avec la Marseillaise résonnant à chaque coin de rue et le drapeau français inondant les réseaux sociaux, symboles ambigus à la fois d’un patriotisme bienveillant et d’un nationalisme abject, mais aussi le décret de l’état d’urgence et la fermeture des frontières, la recette de Goering reste apparemment au goût du jour… Les terroristes n’attendent qu’une chose : que la balance penche en faveur du nationalisme, et que notre réponse à leur violence se compose de haine et de guerre. Cela ne fera qu’alimenter l’aversion envers l’Occident et faciliter la radicalisation et le recrutement de nombreux candidats au djihad. « Le patriotisme, c’est d’abord l’amour des siens, disait Romain Gary, le nationalisme, c’est d’abord la haine des autres ». À nous de ne pas tomber dans le piège.

La provocation à la violence, ce traquenard

« La pire séduction du mal, c’est la provocation au combat », écrivait Kafka. Le sombre charme de la violence aveuglerait-il François Hollande alors que c’est une guerre d’un tout autre genre qu’il faut mener à ce terrorisme et à l’Etat islamique ? Le débat éthique autour du droit et du devoir d’ingérence est passionnant, et de nombreuses voix s’élèvent depuis longtemps contre la logique dépassée des pays occidentaux qui continuent de se comporter en arbitre dans de nombreux conflits, motivés plus souvent par des intérêts économiques ou géopolitiques que par des questionnements éthiques… L’Occident doit faire le deuil de sa toute-puissance en mettant fin à ses interventions hypocrites et en renonçant à l’universalité de sa culture. Intervenir en Syrie est peut-être nécessaire pour répondre à la menace imminente, mais il faudrait avant tout ouvrir les yeux sur nos erreurs passées : sans changement drastique de cap diplomatique, la guerre menée contre le terrorisme est un serpent qui se mord la queue et dont le venin continuera de nous décimer.

Si détruire l’Etat islamique est nécessaire, il faut surtout éviter qu’il puisse renaître de ses cendres

Car si personne n’avait vu venir la naissance de l’Etat islamique ni la puissance financière dont il allait jouir, il n’en faut pas moins essayer d’en tirer les conclusions qui s’imposent. Non seulement notre « guerre contre le terrorisme » au Moyen-Orient a laissé libre champ à une organisation inqualifiable de s’imposer, mais en plus notre politique économique et diplomatique consistant à faire les yeux doux aux pays du Golfe depuis des dizaines d’années a facilité le financement du djihadisme et du terrorisme dans toute la sphère d’influence de ceux-ci, et même jusque chez nous. Notre avide course à la croissance nous oblige à vendre des armes à l’Arabie saoudite et au Qatar, notre dépendance aux énergies fossiles nous pousse à acheter du pétrole à l’Etat islamique…

Eliminer l’Etat islamique de façon définitive passera avant tout par des décisions fortes d’ordre diplomatique et politique (transition écologique, cohérence et transparence diplomatique, fin des ventes d’armes) plus que d’ordre militaire. Tant qu’aucune guerre ne sera menée sur ces terrains-là, les chances d’éradiquer à tout jamais les organisations terroristes au Moyen-Orient resteront nulles. Pourtant, Hollande et consorts sont restés muets quant à un changement de cap diplomatique. Autant suçoter des pastilles au cassis pour soigner un cancer des poumons…

Sécurité et liberté, balance pernicieuse

Le pendant logique à l’esprit va-t-en-guerre de François Hollande est la volonté affichée de renforcer la sécurité intérieure, en blindant les frontières de notre « citadelle Schengen », en rétablissant les contrôles à l’intérieur de celle-ci et en assurant une présence policière massive sur le territoire français. La nécessité de ces mesures à court terme ne doit même pas faire débat, puisqu’elles ont déjà permis de déjouer un attentat à la Défense. Cependant, la froide analyse des attentats de Paris est sans équivoque : il est impossible de prévenir des assauts avec ce mode opératoire consistant à tirer sur la foule dans une rue. La seule prévention possible étant, au risque de se répéter, d’éviter que des jeunes n’en viennent à se radicaliser au point de vouloir détruire la société dans laquelle ils ont grandi… Pourtant, un net tour de vis sécuritaire a été entériné. « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’un ni l’autre », disait Benjamin Franklin lorsqu’il élaborait la Constitution des Etats-Unis. Le prix à payer sera lourd, le sentiment d’un retour en arrière est effrayant.

L’Etat islamique est une cible en trompe-l’œil : le combat le plus important est à mener au cœur de la société

Mais au-delà de la lutte qui doit être menée sur le terrain et des mesures à court-terme devant assurer la protection de la population, c’est bel et bien notre société qui est malade. Partout, on entend que notre « vivre-ensemble » était directement visé sur les terrasses délurées des quartiers métissés de l’Est parisien. C’est sans doute vrai, mais le fait que les fous qui ont tirés étaient français doit nous faire ouvrir les yeux sur l’échec de ce même « vivre-ensemble ». Entre communautarisme, discours populistes, ignorance et mépris pour les autres cultures, notre fameux « vivre-ensemble » ressemble plus à une vieille légende urbaine resservie d’attentat en attentat qu’à une réalité vécue au quotidien.

L’avenir n’est pourtant pas aussi noir qu’on ne pourrait le croire. Pour mettre sur pied une stratégie à long terme, ce sont les origines complexes de cette violente rébellion qu’il faut autopsier et prendre les décisions qui s’imposent après cette dissection méthodique. Des jeunes avec un fort ressentiment contre leur société ont pu être recrutés par des réseaux islamistes radicaux en France et en Belgique financés par nos aimables et riches alliés du Golfe, leur permettant de se radicaliser et de se former en Syrie… Mais comment en est-on arrivé là ?

Les origines d’un cancer : communautarisme et désocialisation

Le communautarisme nourrit un sentiment d’exclusion chez ces jeunes souvent issus de minorités laissées pour compte, auquel se surajoute la virulence des discours nationalistes accusant ces mêmes minorités de tous les maux. Mais c’est un second phénomène intimement lié qui semble être le terreau fertile utilisé par les recruteurs de l’Etat islamique : la désocialisation de ces jeunes, dont les racines ressemblent à un patchwork des défis du XXIème siècle. La perte des repères identitaires et l’individualisme ambiant liés à l’extrême globalisation et à Internet, la faiblesse de l’éducation et de la culture dont les budgets ne cessent de baisser, les réseaux sociaux et l’immédiateté de l’information qui alimentent les théories complotistes les plus folles, la banalisation de la violence dans les jeux vidéos… Évidemment, il n’existe pas un profil unique du candidat au djihad, comme semblent le prouver les reportages sur les terroristes du 13 novembre qui étaient étonnamment plutôt bien intégrés.

Ce qui est sûr, c’est que la perte du lien social sert les intérêts des courants islamistes rigoristes en Europe, qui trouvent chez ces jeunes un public désireux de préceptes et de lignes de conduites que la société actuelle ne leur donne plus. Plus fort encore, le discours de l’Etat islamique sur les réseaux sociaux, qui renverse les stigmates en déculpabilisant des jeunes délinquants ou désocialisés, leur expliquant qu’ils sont en réalité des héros qui se rebellent contre cette société pervertie. Pas même besoin d’être issu d’une famille musulmane pour adhérer à cette logique. Bref, si l’Islam est malgré lui au cœur du débat, c’est plutôt dans l’échec de notre société à insérer les jeunes de toute origine et de tout milieu social en son sein qu’il faut chercher la source de ce violent retour du bâton. Certains spécialistes notent que ces jeunes se radicalisent souvent avant de se convertir… Nous assistons non pas (ou pas seulement) à la radicalisation de l’Islam, mais (aussi) à l’islamisation de la radicalité [1]. « À une autre époque, ces mêmes jeunes auraient été des punks, des skinheads ou des terroristes d’extrême gauche », comme l’explique le sociologue Raphaël Liogier dans Libération (23.11.15) [2].

Lutte contre l’ignorance et promotion de la culture comme clefs de voûte face au terrorisme

Après décortication systématique de ce mal d’un genre si particulier (la menace est intérieure mais manipulée de l’extérieur), c’est une évidence que le plus gros du travail est à mener au cœur de notre société. Le pivot de toute la stratégie à long terme qu’il faut mettre en place porte un nom simple : l’éducation, au sens large du terme. Rappelez-vous bien ici que l’éducation ne se réduit pas à savoir lire, écrire et calculer. L’éducation, c’est tisser des liens sociaux avec des camarades de toutes origines, apprendre à raisonner par soi-même et se forger un esprit critique face à des théories péclotantes, s’ouvrir à d’autres cultures par la découverte des langues étrangères, saisir l’interdépendance historique des cultures. Il en découle qu’une promotion active de la culture est capitale, comme l’a si bien compris le Président du Conseil italien Matteo Renzi avec son « Pacte d’humanité », qui assure que « pour chaque euro supplémentaire investi dans la sécurité, il faut un euro de plus investi dans la culture » [3]. Si ce tissu culturel et éducatif est efficace, le métissage d’une population est automatique et l’intégration des plus défavorisés devient possible. Ce terreau si fertile composé d’ignorance et de haine devient simple poussière aride.

Même sans terreau, il ne faudrait pas négliger le potentiel néfaste des réseaux fondamentalistes permettant à certains jeunes exclus de se radicaliser et de se former. Le second levier de la stratégie consiste donc à lutter contre toute forme de discours simplificateur et contre l’obscurantisme politique. Mener enfin une diplomatie cohérente au Moyen-Orient tout en refusant fermement les financements extérieurs de façon à ce qu’un Islam « européen » en adéquation avec les valeurs communes de notre « vivre-ensemble » puisse naître, sans oublier de dénoncer toute forme de discours inadéquat de la part de nos politiciens, notamment nationalistes ou populistes, qui ne font qu’enfler la fracture sociale.

L’ingénu et le va-t-en-guerre

Certains verront dans cette stratégie une infinie naïveté ou un angélisme dégoulinant. Il ne fait pas de doute que Hollande devait proposer des mesures efficaces et rassurantes. Non, on ne pouvait pas tendre l’autre joue après l’affront ignominieux que nous avons subit. Oui, décréter un état d’urgence permettant à la police de limiter les dégâts dans les jours suivants était une absolue nécessité. Ce qui dérange, ce sont les œillères que semblent porter les dirigeants quant à la stratégie à long terme qu’il s’agit d’adopter. « Celui qui oublie son passé se condamne à le revivre », disait Churchill. En bombardant l’Etat islamique et en verrouillant les frontières sans remettre en question ni la politique menée auprès des pays du Golfe, ni les origines de ce terrorisme d’un genre nouveau, on croit revivre les décisions ineptes du G.W. Bush suite au 11-Septembre. Cependant, il n’est jamais trop tard pour prendre le virage intense qui s’impose : ce qui reste de notre « vivre-ensemble » ne peut être sauvé que par une éducation forte et une lutte sans merci contre l’obscurantisme ambiant. Reste à nous autres citoyens d’être à la hauteur, car « le principal fléau de l’humanité n’est pas l’ignorance, comme écrivait Simone de Beauvoir, mais le refus de savoir ».

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Sources:
[1] Le Monde (24.11.15): Olivier Roy : « Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste ».

[2] Libération (23.11.15): Raphaël Liogier : «Ne pas confondre jihadisme et néofondamentalisme»

[3] Le Temps (26.11.15): Matteo Renzi promet deux milliards d’euros pour la sécurité et la culture