Toute la presse parle aujourd’hui des votations du 9 février, où l’initiative contre l’immigration de masse a été acceptée par le peuple suisse. Mais laissons un peu de côté la politique. Je vais vous raconter mon histoire, l’histoire d’une française qui vous voulait du bien.

Il y a un an et demi, après six ans de relation longue distance chaotique, je décidais de rejoindre mon copain. Il est suisse, je suis française ; j’avais envie de partir de ma banlieue parisienne, il voulait rester en suisse, alors je suis partie.

Grâce à l’accord de libre-circulation – et tout ce qui allait avec – je n’ai pas trop eu de mal à faire reconnaître mes diplômes et à m’inscrire pour un master dans l’université de Fribourg, la plus proche de l’école de mon petit-ami. J’y ai commencé un master en Etudes Européennes, sujet qui m’intéresse énormément, et qui est très riche ici en Suisse.

On m’avait toujours dit que la Suisse était un pays raciste, surtout depuis l’histoire des moutons il y a quelques années. Pourtant, en arrivant ici, je n’ai rien vu de tout cela. Tous mes camarades m’ont acceptée sans trop de difficulté, bien que je vienne du pays ennemi, ma chère France. J’ai été étonnée de retrouver dans mon master beaucoup de suisses, eux-aussi intéressés par les relations Suisse-UE, et avec qui nous pouvions parler ouvertement des questions brûlantes de l’actualité politique.

En deux ans, j’avais beaucoup entendu parler de l’UDC, bien souvent pour ce qu’il était : un parti populiste qui confond immigration et insécurité, jouant si bien sur les mots que même moi, étrangère française si décriée par le parti, je me suis entendue dire « Ah ouais, c’est pas faux ! ». Mais à part ça, je n’y voyais rien de bien méchant. Et puis dimanche dernier, patatras, il y a eu ces votations. L’initiative de l’UDC, contre l’immigration de masse, cette initiative que tout le monde voyait comme une énième tentative du parti à se mettre en avant, sans trop de conséquences, est finalement passée. Fiévreuse, j’ai passé mon dimanche après-midi devant ma télé à me demander ce qui pourrait bien advenir de moi, et des autres européens dans le même cas.

Car si tout le monde s’accorde à dire que cette initiative ne me touchera pas, rien n’est moins sûr. Je suis une étrangère, une immigrée au même titre qu’un polonais ou un espagnol, à la seule différence que moi, j’ai immigré pour les études.

Après quatre semestres d’études intensives, de rendu de travaux, d’exposés et d’examens en tous genres, j’arrive à la fin de mon master. Si je ne trouve pas de travail ou de stage d’ici là, qui me dit que les autorités voudront bien m’accorder un permis L – permis courte-durée qui me permettrait de chercher un travail, ici, en toute légalité ?

« Oui, mais tu piques le travail d’un jeune diplômé suisse ». Oui et non. Oui, parce qu’effectivement, si je trouve un poste, il aurait pu être accordé à une personne suisse. Non, parce que ces problèmes – des étrangers plus facilement embauchés car moins chers qu’une main d’oeuvre suisse – qui sont dénoncés par l’initiative touchent principalement le secteur primaire. Et qu’étranger ou pas, un employeur peu scrupuleux continuera à l’être, que la personne soit suisse ou espagnole.

Le problème de l’initiative est qu’elle fait d’un problème local un problème national (pardon, fédéral). Je ne doute pas qu’il y ait des abus en tous genres, du côté des employeurs comme de celui des personnes immigrées. Mais il y a d’autres cas, et je suis certainement un cas parmi tant d’autres, où l’immigration est une richesse, pour le pays et pour l’étranger. Sauf que l’initiative efface ces différences.

Presque deux semaines après, je ne sais toujours pas quoi penser. Si je dois voir le pire, ou bien faire confiance à ceux qui ne croient pas aux conséquences désastreuses. Est-ce que maintenant, je dois mettre « en couple mais c’est compliqué » sur Facebook ? Aller clamer à la moitié de la Suisse qu’elle vient de mettre en péril une vie que j’avais commencé à construire ?

On croit toujours que l’étranger, c’est l’autre. Celui qui vient d’un pays exotique, qui a la peau hâlée et un accent à couper au couteau. Immigré (n., adj.) : qui a quitté son pays d’origine pour s’installer dans un autre pays. Je suis une immigrée, et je ne vous veux pas de mal.