Joggeurs, méfiez-vous de la course à la performance

Plus populaire que jamais, la course à pied suscite souvent des interrogations quant à ses véritables bienfaits sur la santé. D’autant qu’entre recherche de la performance et surentraînement, la frontière est ténue. Rencontres avec un médecin du sport et un étudiant fribourgeois adepte de la discipline.

Malgré une nette baisse des températures et des journées raccourcies, il reste difficile d’arpenter les rues d’une ville sans en apercevoir : inlassables, les joggeurs les plus motivés foulent le pavé tout au long de l’année. Depuis des années, les courses populaires ne cessent de se multiplier. Il y a un poil plus d’un mois avait lieu Morat-Fribourg, et dans quelques semaines, ce sera le tour de la course de l’Escalade, à Genève, pour ne citer que ces deux-là. Et ces événements, où se côtoient joggeurs amateurs et professionnels, attirent toujours plus de monde, ce qui représente un véritable défi logistique pour les organisateurs.

La popularité de la course à pied est sans aucun doute due à l’accessibilité de la discipline, puisqu’elle requiert très peu de matériel. Mais aussi à un mode de vie inactif de plus en plus répandu, comme l’explique le Dr. Stefan Goetz, médecin du sport à l’HFR et spécialiste en rééducation : « Pour un grand nombre de personnes, l’essentiel des activités quotidiennes se déroulent sur le plan intellectuel, que l’on soit étudiant ou employé. Bien souvent, nous restons assis la plupart de la journée. La course à pied permet de compenser facilement ce manque d’activité physique ».

Ce besoin de bouger et de s’évader du quotidien, c’est exactement ce que cherche à satisfaire Sébastien Vorlet, actuellement en dernière année de bachelor en sport à l’université de Fribourg. Bien qu’il ne soit qu’un coureur occasionnel (le reste du temps, il foule les terrains de basket et les courts de tennis), il apprécie tout particulièrement la course à pied pour la profonde liberté qu’elle lui offre : « J’aime beaucoup prendre l’air et bouger après une longue journée passée enfermé dans les salles de l’uni. La course me permet de m’évader, de profiter de la nature et de respirer l’air frais, de voir autre chose. »

Le Dr. Stefan Goetz, médecin du sport et spécialiste en rééducation à l’Hopital cantonal Fribourgeois (HFR). Photo: Charly Rappo.

De nombreux bénéfices à la clé

À en croire certains de ses adeptes, la course à pied serait la solution à tous les maux. Et il est vrai que ses bienfaits sur le plan physique sont multiples, nous confirme le Dr. Goetz. Pour le système cardiovasculaire, d’abord : la course – comme toute autre activité physique d’endurance – permet de réguler la pression sanguine, réduisant ainsi le risque d’accidents cardiovasculaires tels que l’infarctus et l’AVC. Pour la glycémie, ensuite : en courant, l’athlète consomme de l’énergie, ce qui régule le taux de sucre dans le sang et peut atténuer les conséquences d’une maladie comme le diabète, par exemple. Enfin, la consommation d’énergie durant l’effort permet également de réguler indirectement le poids.

En outre, le running a également des bienfaits avérés sur le plan mental : « C’est même l’aspect le plus important ! », affirme le Dr. Goetz, expliquant que la course à pied permet d’évacuer le stress et les méfaits de la pression que de nombreuses personnes subissent au quotidien. Et même du point de vue physiologique, courir permet également de contrecarrer les effets négatifs du stress, à savoir l’augmentation du rythme cardiaque et de la pression sanguine.

Gare au faux départ !

Or sur le plan mental justement, la sollicitation est énorme. Seul face à lui-même, le coureur qui recherche la performance devient son unique adversaire et lutte en permanence afin de repousser ses limites, de battre ses records. Courir peut mettre le corps à rude épreuve, parfois au dépit du plaisir, comme en témoigne Sébastien: « En course à pied, si on cherche la performance, on souffre beaucoup. Dans ces moments, personnellement je pense uniquement à la ligne d’arrivée, à tenir jusqu’au bout. Durant l’effort, c’est très difficile, mais une fois l’entraînement terminé, la satisfaction est énorme. »

Une telle volonté de se dépasser n’est évidemment pas sans risque. On estime d’ailleurs que quatre coureurs sur cinq finiront par se blesser lors de l’effort. Causes principales de ces blessures : le manque de préparation et le surmenage. « Beaucoup d’amateurs courent trop vite et trop longtemps, sans écouter leur corps, ce qui peut mener à des claquages voire des fractures de fatigue », explique le Dr. Goetz. À cela s’ajoutent aussi les accidents purs et simples, par exemple lorsqu’un joggeur trébuche sur une racine en courant en forêt. Mais le spécialiste se veut rassurant : « Fort heureusement, la plupart des blessures chez les coureurs amateurs sont d’importance mineure ».

Chez les coureurs professionnels, en revanche, les dégâts peuvent être plus importants : les blessures au pied, à la cuisse et au bassin ne sont pas rares parmi les sportifs d’élite, et leur guérison peut parfois s’étendre sur plusieurs mois.

Faire preuve de bon sens

Faut-il, dès lors, consulter un médecin avant de se lancer ? « Dans l’absolu, ce n’est pas nécessaire », répond le Dr. Goetz. « Quiconque se sent en bonne santé générale peut se mettre à la course à pied, à condition de commencer lentement et sur des courtes durées. Ensuite, on peut augmenter progressivement la cadence et la durée des entraînements. » Et le docteur d’ajouter que s’il le souhaite, un coureur débutant peut demander à effectuer des tests par électrocardiographe afin de déceler d’éventuelles contre-indications. Sachez enfin que plusieurs établissements de santé offrent différents tests d’efforts afin d’adapter et d’optimiser ses entraînements.

Alors, la course à pied est-elle recommandable à toutes et tous ? Lorsqu’il s’agit de peser le pour et le contre, le médecin du sport est catégorique : « Pour l’immense majorité des gens, elle comporte beaucoup plus de bienfaits qu’elle n’engendre de risques, si on considère la santé du coureur dans son ensemble ». La discipline est cependant à déconseiller aux personnes en surpoids important, car leurs articulations seraient trop grandement sollicitées.

En dépit d’une recherche aveugle de la performance, certains coureurs s’orientent donc vers une pratique beaucoup plus détendue de la discipline, comme c’est le cas pour Sébastien Vorlet : « Avant, je courrais pour améliorer mon endurance dans les autres sports, mais maintenant, je cours uniquement pour le plaisir. Pour le coup, la performance ne m’intéresse pas, ou plutôt elle ne m’intéresse plus. L’essentiel désormais, c’est de passer un bon moment ». Et ce n’est certainement pas le Dr. Goetz qui le contredira : selon le médecin du sport, le bien-être lors de l’activité physique doit rester une priorité absolue.

Un aperçu du départ de l’édition 2018 de la célèbre course Morat-Fribourg. Photo: DR.