C’est l’Histoire qui tourne en rond, c’est notre monde qui ne tourne pas rond.

Mains se dessinant - M. C. Escher, 1948

En Europe, partout, les journaux s’excitent. Les chroniqueurs s’empressent de monter un incident anodin en crise continentale. Une esbroufe, là-bas, au bout du Vieux Continent. Bien plus loin que Vienne ou Budapest. Peut-être historique, sans doute anecdotique. Faut-il s’en émouvoir?

En Europe, partout, les politiques s’agitent. Aucun pays ou presque n’échappe au phénomène : ces dernières années, des factions extrémistes s’efforcent de se faire entendre. Certaines ont des discours nationalistes, d’autres semblent même prêtes à prendre les armes. L’accession à l’indépendance de certaines régions semble inéluctable. Marre d’être engloutis par un bloc démesuré, ras-le-bol de ce puzzle incohérent d’ethnies voisines inconciliables, casse-tête politique insoluble. Faudrait-il s’en inquiéter ?

En Europe de l’Ouest, partout, les parents se félicitent : les jeunes ont pu grandir en paix. Les seuls coups de canon qu’ils connaissent ont retenti lors de jours de fête. Cela fait des lustres qu’aucun conflit n’a éclaté dans ces contrées, des décennies même. Mais les Russes sont armés jusqu’aux dents et Français, Britanniques ou Allemands tiennent à rester de véritables puissances militaires. Personne ne veut la guerre mais tout le monde se tient en joue. Faut-il, peut-être, s’alarmer ?

En Europe, partout, la rumeur filtre et s’ébruite : notre continent est en proie à une crise confuse d’un genre qu’il ne connaissait plus depuis bien longtemps. Les éditorialistes n’hésitent plus à poser la question : Europe, guerre ou paix ?

Et moi, les bras m’en tombent. Bouche bée face à ces circonstances inconnues, je ne sais plus où donner de la tête. Il me semble pourtant l’avoir sur les épaules plutôt que dans les étoiles… A vue de nez, je peux encore dormir sur mes deux oreilles, ce soir en tous cas. Mais qu’en sera-t-il demain ? Les dirigeants vont-ils défendre leurs intérêts bec et ongles ? Ou sauront-ils faire contre mauvaise fortune bon cœur ? Difficile de dire qui tirera son épingle du jeu… Car si certains ont le bras long et peuvent jouer des coudes, d’autres cachent des mains de fer dans leurs gants de velours. Les uns ont la langue bien pendue mais le sang glacial, les autres ont les dents longues mais savent faire la bouche en cœur… Alors bon sang, comment cette tension va-t-elle pouvoir redescendre ?

Et dans le fond, ces paragraphes, d’où viennent-ils? Toutes ces inquiétudes, de quand datent-elles ? Ces tensions, ont-elles déjà existé? Est-ce moi qui ai écrit ceci dans mon carnet secret, hier, aujourd’hui, en 2014 ? Ou l’ai-je imaginé, tout droit sorti du journal intime d’un étudiant anglais ou d’une jeune française de 1914 ? L’Histoire avance-t-elle ou se répète-t-elle ? La crise de Crimée risque-t-elle de jouer ce rôle d’obscure étincelle, comme le fut l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo il y a 99 ans et 325 jours ? L’Ukraine de 2014 est-elle les Balkans de 1914 ? L’Histoire apprend-elle de ses erreurs ?

 

Bien sûr, comparer les baïonnettes d’une époque déjà lointaine aux drones du troisième millénaire serait insensé. En plus, la situation militaire n’est pas vraiment la même qu’en 1914 où les Empires se livraient à une véritable course à l’armement… N’empêche, les dépenses militaires russes ont doublé au cours de la dernière décennie, et les armées française, britannique et allemande restent des puissances loin d’être négligeable[i]. Alors peut-on vraiment parler de désarmement ? Sommes-nous si sûrs que les moyens manqueraient aux Etats actuels pour se lancer dans une guerre destructrice ?

Comme il y a un siècle, l’époque que nous traversons foisonne de ruptures[ii]. Les avancées scientifiques semblent illimitées, la folie consommatrice s’est emparée du peuple. Impensable de ne pas participer à ce maelström innovateur car il semblerait que cela nous rende heureux. A la maison pourtant, soir après soir, j’observe la fracture sociale qui enfle, j’entends les histoires sordides des villes alentour, je regrette une époque inconnue pas si lointaine où tout était, paraît-il, plus simple. Comme en 1914, nombreux sont les jeunes gens un peu désarçonnés dans un monde où tout repère n’est que mirage éphémère. Beaucoup sont à la recherche d’une identité perdue dans les va-et-vient d’un monde qui aspire à aller toujours plus vite. Les sociologues nomment cela l’individualisme alors qu’il y a un mot plus simple : nous vivons dans la société de la solitude. Et, comme il y a cent ans, nombreux sont ceux qui, esseulés, isolés, trouvent un semblant d’identité dans le nationalisme ou le régionalisme, primaire mais si réconfortant. Où mèneront donc les bouleversements actuels ?

 

1914-2014, grand écart temporel pour les mêmes questions essentielles. L’Europe d’aujourd’hui –  je veux dire : l’Union européenne –  est garante de notre liberté. Tout comme devaient l’être les grands Empires de l’époque. Pourtant, hier comme aujourd’hui, nombreux sont ceux qui ont fini par se sentir captifs de cette alliance géante, leurs identités et leurs différences respectives étant étouffées et occultées plutôt que dévoilées et découvertes par leurs voisins méconnus… A l’époque, la guerre avait fini par éclater. Alors, tient-on ici une analogie farfelue parfaitement déraisonnable ou une troublante ressemblance déraisonnablement parfaite ?

Que d’interrogations… Pour aucune solution. Peu importe, ce sont rarement les réponses qui apportent la vérité, mais l’enchaînement des questions. Les articles de fond, de toute façon, ne remontent jamais à la surface. Alors c’est ainsi, cet article ne mène nulle part car son auteur tourne en rond, comme l’Histoire. A quoi bon écrire si c’est pour ne rien dire? Et bien, pour une fois, marcher sans but était mon objectif. Cela donne le temps de se rappeler que perdre la mémoire n’aide pas à trouver son chemin. Et de constater des faits absurdes : le but de la guerre, c’est la paix. Bref, le plus clair de mon temps, je sombre face aux questions obscures de notre monde. Ignorer le passé, c’est, paraît-il, se condamner à le revivre. Alors dites-moi, après toutes ces questions tendues et ces tensions en questions… Y a-t-il vraiment anguille sous roche ? Ou tout ça finira-t-il en queue de poisson ?

 

Post-scriptum : Remerciements à Boris Vian, Louis Aragon, Daniel Pennac, ou encore Frédéric Beigbeder dont aphorismes, adages et formules ont été repris pratiquement tels quels dans quelques-unes de ces lignes. Je croise les doigts pour qu’ils ne m’en veuillent pas trop.

 


[i] Chaque année, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne dépensent à eux trois plus de 150 milliards de dollars pour leurs armées (et sont donc respectivement les 3e, 4e et 7e budgets militaires au monde).

[ii] Pour en savoir plus sur la comparaison entre 1914 et 2014, vous pouvez lire cet article passionant d’Olivier Meuwly dans Le Temps