Un incendie criminel s’est déclaré ce matin à la Bibliothèque cantonale universitaire de la ville de Fribourg (BCU). D’après nos informations, une dizaine d’individus cagoulés et lourdement armés sont entrés dans les locaux, ont mis en joue les bibliothécaires, pendant que l’un de leur comparse, semblant connaître les lieux parfaitement, se dirigeait vers les stocks. Peu après, une odeur d’essence et de feu se répandait sur la rue Joseph-Piller. Le personnel est sauf mais une centaine de milliers d’ouvrages est détruite ou partiellement endommagée…

" Là où l'on brûle des livres, on finit par brûler des hommes."

« Là où l’on brûle des livres, on finit par brûler des hommes. »

Pardon pour ce titre et cette introduction tapageuse et digne des grandes heures de Closer, Paris Match ou encore du Sun. Non, le feu n’a pas été bouté à la Bibliothèque cantonale universitaire de Fribourg !  Vos séminaires et autres travaux peuvent se poursuivre sans anicroche ! Le but de cette entrée en matière fallacieuse était avant tout de vous questionner. Aurez-vous donc été étonnés par un tel événement du fait qu’il se déroule chez vous, en Suisse, à Fribourg ou simplement du fait qu’il se produise ? Par la localisation de l’événement ou par sa nature intrinsèque ? Pensez-y.

Pendant ce temps, un avion et 4 heures de trajet suffisent pour assister à ce genre de scènes, et cette fois, pour de vrai.

Après les décapitations, les viols, l’esclavagisme, place aux autodafés.

Mossoul, Irak. Si la ville n’est pas considérée comme la capitale de l’Etat Islamique elle n’en est pas moins le centre névralgique. C’est en effet la deuxième agglomération du pays après Bagdad, avec plus d’1,5 million d’habitants. Ville du nord de l’Irak qui a depuis plusieurs siècles été un haut lieu du commerce, déjà sous l’égide de l’empire ottoman, sa position est devenue on ne peut plus stratégique depuis qu’on y a découvert de vastes champs pétrolifères à la fin du 19ème siècle.

Ce pétrole est désormais le premier moyen de financement de l’Etat Islamique, qui a pris possession de la ville depuis le moins de juin 2014. Tout porte à croire que le destin de l’organisation djihadiste se jouera entre ces murs, à un moment ou à un autre.

Pour l’instant, la ville de Mossoul et toute sa province sont aux mains des fidèles d’Al-Bagdadi, et après y avoir imposé un régime pour le moins strict, savant mélange de décapitations, d’esclavagisme et de crucifixions, le mouvement islamiste a décidé de se lancer dans une guerre parallèle, une guerre culturelle. En effet, depuis le mois de janvier, on parle dans la presse internationale d’autodafés organisés par les forces occupantes. Cela concernerait, d’après la fourchette haute des estimations, environ 100’000 ouvrages. Plus récemment, il a été fait état de destructions massives au musée de Mossoul, notamment de plusieurs statues assyriennes ou hellénistiques qui, de facto, étaient d’époque préislamique. Il est aussi fait mention de plusieurs explosions sur divers sites archéologiques de la région. Il y a quelques jours, c’était à la cité d’Hatra, ville antique classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1985 d’être attaquée au bulldozer par DAESH. À noter qu’il est extrêmement compliqué de connaître avec précision l’ampleur des dégâts tant le terrain est hostile à toute prestation journalistique.

La raison d’un tel acharnement ?

II y a vraisemblablement dans l’acte d’établir un bûcher pour des livres ainsi que dans celui de raser le patrimoine ancestral de l’Irak, l’idée de mettre à mort la connaissance. La hantise du savoir est l’un des points cardinaux des courants salafistes ou wahhabites les plus extrêmes. Le cheminement s’explique de la manière suivante : Tout ce qui relève de la période préislamique correspond à ce qu’ils appellent la Jahiliya, haute période d’ignorance. Ajoutons également à cela que les livres qui sont parus après la naissance de l’Islam peuvent également être brûlés sous prétexte qu’ils ne suivent pas à la lettre les prescriptions du courant défendu par les pyromanes. En définitive, l’absolutisme prime, tout ce qui n’est pas « eux » représente un adversaire à abattre. Il y a cependant trois choses qu’il convient de retenir et de comprendre. Premièrement, la pratique de l’autodafé et de la destruction culturelle n’est pas du tout spécifique à l’Islam ou à une quelconque religion en particulier. Deuxièmement, il est erroné d’assimiler de manière systématique l’autodafé à des pratiques d’ignorants, l’histoire prouvant le contraire. Enfin, il est également important, comme pour mieux dégager cette pensée qui se prétend sans faille, d’être au courant que certains ouvrages et objets d’art de grande valeur et contraires à leur vision de l’Islam, non sans avoir été entre leurs mains, se sont retrouvés comme par enchantement sur le marché noir, du jour au lendemain, le groupe islamiste faisant passer la foi après le marché. Les idéologues du mouvement trouveront sans aucun doute une explication théologique bancale à cela.

Un phénomène ancestral et universel

Comme nous le disions, l’autodafé n’est pas propre à une religion ou à un peuple en particulier. En effet, la pratique a existé dans de multiples civilisations et à diverses époques. L’ouvrage de Fernando Baez intitulé Histoire universelle de la destruction des livres est d’ailleurs très parlant à ce sujet. On y apprend entre autre que le phénomène a commencé à la période même des premières parutions, en Mésopotamie entre -4100 et -3300 av. J.-C et qu’il s’est poursuivi sans discontinuer, que ce soit dans l’Antiquité avec des cas d’autodafés chez les Hittites, les Égyptiens, les Grecs, les Romains… Mais également après, sous l’ère byzantine, au Moyen-âge, pendant la Renaissance, dans le monde arabe, en Europe, partout et de tout temps, en somme.

Le fait que l’on conçoive cette pratique comme étant tout à fait inacceptable est peut-être plus récent qu’on aurait pu le supposer de prime abord. Le 20ème siècle semble être une période charnière dans la compréhension de l’importance à préserver le patrimoine culturel en général, et les livres en particulier.
Il est vrai qu’avec la guerre d’Espagne, la montée du fascisme italien, l’arrivée au pouvoir d’Hitler et ensuite la main de fer de l’U.R.S.S, puis les Talibans en Afghanistan après le retrait russe,  on pouvait s’attendre à des sorts particulièrement funestes pour les écrits et les biens culturels (autodafés nazi de 1933, Bouddhas de Bâmiyân, entre autres).

Cependant il convient d’insister sur un point que nous avons déjà évoqué. Autodafé ne rime pas souvent avec ignorance. C’est au contraire en toute connaissance de cause qu’ils sont, pour la plupart du temps, effectués. Platon a bien tenté de brûler l’œuvre de Démocrite, Goebbels, le nazi mais également le grand bibliophile a été à l’origine des autodafés de 1933. Pas de rapport direct donc, entre autodafé et ignorance. Ce qui anime tous ces pyromanes, c’est moins l’œuvre comme matière que comme lien mémoriel. Un lien qu’ils souhaitent détruire. L’autodafé est pour eux la reconnaissance explicite que tuer un peuple, l’emprisonner, l’asservir, n’est pas suffisant et qu’il convient, d’arracher, ou plutôt de faire sauter à la dynamite, ses racines, et donc son identité.

La réaction à avoir ?

La solution miracle ne semble pas exister. Il n’est pas envisageable de poster des vigiles, des caméras ou des hommes armées devant chaque bibliothèque et chaque musée du monde. Plus pragmatiquement, il s’agit donc de sauver ce qu’il est possible de sauver.

Une logique voudrait que l’UNESCO prévoie des zones « à risque » et qu’elle mette en place un programme de préservation des objets culturels, quitte à les remplacer par des copies. Mais cela serait sans doute vu à juste titre comme une ingérence internationale. Pas question de se lancer dans un néocolonialisme brutal basé sur le pillage des œuvres originales.

Alors, comme souvent, des aides structurelles dans les politiques d’éducation et d’initiation à l’art ainsi qu’à l’histoire, semblent être la seule solution qui, à long terme, pourrait se révéler pertinente et efficace. Enfin, et cela ne plaira certainement pas aux puristes, il s’agira sans doute de continuer, de manière systématique, le travail de sape que représente la numérisation des ouvrages.

Il peut bien entendu paraître dérisoire et secondaire de s’attarder sur la destruction du papier et de la pierre, alors que le coût humain est si lourd. Cependant, si l’ennemi attaque sur plusieurs fronts, il convient de répondre sur plusieurs fronts. Il en va non pas seulement d’une culture, mais de notre histoire à tous.