Nous nous sommes tous, un jour, retrouvés dans cette situation. On est en pleine conversation avec quelqu’un qui nous fait face lorsque, tout à coup, résonne le « bip ! bip ! » de notre smartphone. C’est plus fort que nous, on doit jeter un coup d’œil à l’écran. Avec ou sans excuse, on préfère « se déconnecter » plutôt que de déconnecter son appareil. On rompt avec le moment présent, et par la même occasion, on coupe le lien avec la personne qui nous fait face. Ce n’est pas si grave, n’est-ce pas ? Après tout, il s’agit d’une minute d’inattention, tout au plus.

Rien de capital… ?

Photographie d'un homme fixé sur son smartphone et ignorant sa femme, mécontenteC’est indéniable, la technologie de pointe s’est invitée dans tous les foyers : smartphones, ordinateurs portables, tablettes tactiles… Ces gadgets font l’objet de nombreux divertissements et se montrent parfois bien utiles à la vie quotidienne. Pourtant, ils génèrent aussi certains accrochages, notamment lorsqu’une personne a tendance à leur consacrer trop d’attention… En effet, certains n’apprécient pas que leur interlocuteur reste suspendu à leur téléphone alors qu’on leur parle. Pourquoi ce mécontentement ? Il semble naturel, pour celui qui prend la parole, de ne pas apprécier voir l’autre préférer son écran à notre conversation. On est coupé dans notre élan, on se sent mal à l’aise, un peu bête. En pause, comme une vidéo. S’il s’agit de son partenaire, c’est pire encore : on se sent carrément délaissé. Pourtant, ce n’est pas si long, non ? Alors pourquoi ce sentiment ?

Il y a lieu de se poser des questions. Là où certains crieront à l’hyper-technologie « c’est normal, c’est le progrès… » et d’autres à l’anti-technologie « le smartphone, c’est le mal absolu… », il faut trouver un juste milieu.

Trop seuls ?

En Suisse, on aurait en moyenne plus de 134 téléphones portables pour 100 habitants, soit plus d’un portable par personne. Aux Etats-Unis, 92% des américains possèdent un téléphone portable dont seulement 10% ne le gardent pas à portée de main constamment. Il faut donc saisir l’enjeu de cette omniprésence. Le smartphone partout, toujours ? Bianca Ballaman, étudiante en psychologie à l’université de Fribourg, avoue à contrecœur « Je ne pense pas pouvoir me passer de mon téléphone, même pour deux ou trois jours… ». Et elle n’est pas la seule : nombre de personnes, vous comme moi, nous sentons tout bonnement perdues sans notre précieux portable sous les doigts. Et qui nous blâmerait ? Comme le mentionne Michael Stora, psychologue et cofondateur de l’Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines , « Le portable semble faire office de doudou sans fil pour pallier à la solitude.» Ainsi, il s’agirait là d’une conséquence logique de la société individualiste dans laquelle nous vivons – et que nous ne faisons ainsi que renforcer…

chineLa caméra aurait-elle remplacé l’œil ? Et le message, la bouche ? Sans portable, beaucoup se sentent nus car il fait office d’intermédiaire pour de nombreuses choses de la vie quotidienne. Maxime Rotzetter, étudiant en philosophie à l’université de Fribourg, déclare « on s’occupe par le portable : regarder des vidéos, écouter de la musique – tout se fait via l’électronique. On ne sonne plus chez les gens, on les appelle – on se sent gêné de le faire, tout bêtement… » Le contact direct serait alors craint, car quoi de plus déstabilisant qu’une paire d’yeux fixés sur nous ? En effet, nombreux sont les propos que l’on n’oserait pas tenir en face, et qu’on tient pourtant en ligne. Le plus grand constat est celui de l’anonymat effectif : la barrière de l’écran semble la plus sûre face aux représailles. Ainsi, la toile serait le lieu de tous les fantasmes, de tous les interdits. D’où l’envie de s’y enfermer, pour certains. L’application « Jodel » en est la preuve flagrante : elle met à disposition une plateforme sur laquelle se regroupent des messages instantanés et anonymes provenant de toutes parts, quoique limitées dans un rayon relativement restreint. Bien entendu, l’anonymat le plus complet y est la règle absolue et quiconque déroge à ce principe se voit immédiatement bannir. Le contact direct est ainsi évité, encore une fois.

Le site humoristique stopphubbing.com dénonce avec virulence la pratique du « phubbing » – contraction de « phone » (téléphone) et « snubbing » (snober). Il s’agirait donc là de « l’acte de snober quelqu’un dans un contexte social en focalisant notre attention sur notre téléphone portable plutôt que sur notre interlocuteur ». Selon leurs chiffres, 87% des jeunes préfèrent communiquer via leurs téléphones portables plutôt qu’en face-à-face. Evidemment, plus l’espace est urbain, et donc individualiste, plus la tendance est forte : New York, Londres, Paris et Hong Kong sont les champions internationaux du phubbing. De quoi être fier ? Pas vraiment… Bianca constate « On se regarde beaucoup moins dans les yeux…on ose plus tant ».

Et la parole, dans tout ça ?

Qu’en est-il de la communication, concrètement ? Est-elle meilleure, moins bonne ? N’a-t-elle pas tant changée, au fond ? Beaucoup constatent aujourd’hui l’envers de ces appareils promus comme « petits bijoux de la technologie et du progrès ». Aux USA notamment, il n’est pas rare que toute la famille se retrouve au salon, dans le silence complet. Pourquoi cela ? Chacun tient entre ces mains l’un de ces « bijoux » et s’y enferme, en quelque sorte. La tendance ne s’affaiblit qu’avec l’âge – un grand nombre des plus de 49 ans se disent gênés par cette pratique, tandis que les 18-30 ans se montrent plus cléments.

petite

Toutefois, aucune de ces générations-là n’est née, pour ainsi dire, « un portable dans la main ». Faut-il alors s’inquiéter du sort des plus jeunes, ceux pour qui l’omniprésence des écrans noirs est la norme depuis toujours ? Dans une société où l’accélération du rapport à l’autre via télécommunication entraîne des conversations de plus en plus courtes et de moins en moins profondes n’y a-t-il pas lieu de s’inquiéter de ce qu’il adviendra d’une génération où le « like » étouffe dans l’œuf toute discussion?

Bianca répond « Je pense que notre génération pourra acquérir les mêmes qualités conversationnelles que celles de nos parents, mais seulement à condition que l’on concède à laisser le portable de côté de temps à autre. C’est le seul moyen pour discuter pleinement en face-à-face. J’imagine que si on ne le fait pas, la qualité de nos échange se dégradera forcément… »

Pourtant, l’avis de Maxime diverge : selon lui, les effets de désocialisation que certains constateraient chez les plus jeunes tiendraient à leur âge et non à leurs facultés sociales effectives. « La génération de nos parents se montre bien plus capable que nous de soutenir une conversation. Mais le fait qu’ils puissent faire preuve d’un échange plus profond tient de leur expérience, c’est tout. Je ne pense pas que ce soit une question de technologie, mais simplement une question d’âge et de maturité. »

A méditer.

Sources :

Michael Stora, Comment notre addiction aux smartphones est en train de bouleverser nos comportements sociaux, 28 août 2015.

(20 décembre 2015) http://www.statistiques-mondiales.com/telephones_mobiles.htm

(15 décembre 2015) http://stopphubbing.com/

(20 décembre 2015) Images en provenance du site flickr.com