Ah, la mer Méditerranée, synonyme de vacances au sud, de mois d’août au soleil, de pieds dans l’eau, en somme, de bonheur, de relaxation, de légèreté. Beaucoup d’Helvètes ont sans doute connu ce léger frisson en descendant vers elle, à l’affût des cigales et de leurs sérénades, de son odeur, mélange de sel et d’algues, comme pour prévenir le voyageur qu’elle est proche! Mais le cœur n’y est plus. Car depuis un peu plus d’une décennie, les effluves ont changé, pour devenir âcres et sans espoir. Les cigales se taisent pour laisser place à la messe des morts, le sel se mélange au sang et aux destins brisés.

En tête, j’ai l’image d’une joggeuse italienne, qui slalome entre les corps, il y a quelques années, sans doute sur l’île de Lampedusa. Des migrants que les autorités italiennes avaient déposé sur la plage, le temps que l’on puisse les identifier. Depuis, à intervalles régulières, les bateaux de fortune continuent de chavirer, de prendre feu, de couler à pic.

Les immigrés sont pour la plupart, en provenance du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord ou encore de la corne de l’Afrique. Ils sont parfois seuls, parfois accompagnés de leur famille, mais n’ont quoi qu’il arrive qu’un seul but en tête : rejoindre l’ « eldorado » européen. Sans doute conscients du danger qu’ils courent, il n’est néanmoins pas sûr qu’ils imaginent le pire. A savoir leur corps projeté soudainement dans l’eau, une envie de survie farouche s’accrochant sans doute à eux, mais pourtant, peu à peu, sous l’effet de la fatigue ou d’un manque de technique, la mer qui les prend. De l’eau s’infiltre peu à peu dans leurs voies respiratoires ; Dans un réflexe qui se veut salvateur, un phénomène d’apnée réflexe se met peut-être en place, pour protéger les poumons. Mais bien entendu, au bout d’un certain temps, le mécanisme lâche à son tour, et l’eau reprend le dessus. Leur cœur pris dans la panique s’accélère sûrement mais peu à peu, comme s’il avait compris la défaite inéluctable, se stabilise, puis ralentit pour finalement s’arrêter. La chute commence, le corps ne se débat plus et va rejoindre le fonds, déjà bien garni en immigrés. Voilà concrètement ce que sont les noyés de la mer Méditerranée : des cœurs qui s’arrêtent.

Pas question d’ouvrir toutes les vannes

Cependant, et c’est sans doute ce qui est le plus dur à accepter, il ne peut pas être question d’accueillir tous les réfugiés en provenance du continent africain. Certains intellectuels, penseurs, ou politiques, imaginent naïvement ce scénario. Il doit toutefois être réfuté pour plusieurs raisons. Premièrement, nous nous devons d’avoir, quoi qu’il arrive, une politique pragmatique. L’accueil de requérants d’asile a un coût qui n’est pas négligeable en cette période d’instabilité économique généralisée de par le monde, et tout particulièrement sur le vieux continent.

Prenons comme exemple le cas helvétique. Un plan financier a été mis sur pied pour la période 2014-2016, en ce qui concerne les coûts de l’asile. Après la fin des révoltes arabes, le gouvernement avait tablé dans un premier temps sur des demandes d’asile à la baisse pour cette période. Les prédictions se sont avérées erronées et 100 millions de francs suisses ont déjà été ajoutés au 1.29 milliards qui étaient prévus pour la période. A noter également que ce chiffre ne prend aucunement en compte la charge que peuvent représenter ces flux migratoires sur le service des douanes, les services de police, le budget de la protection civile, les assurances sociales ni les différentes subventions qui sont accordés à certaines associations pour l’aide aux réfugiés. La facture totale sera sans doute plus corsée.

A l’échelle du continent, on a dénombré 170’800 franchissements illégaux de l’espace Schengen par la Méditerranée centrale, 7’900 par ses côtes occidentales, plus de 50’000 par sa face orientale, et ce rien qu’en 2014. Ceci ne prenant en compte que les flux en provenance de la Méditerranée. En effet, si l’on ajoute à cela les franchissements par les Balkans et l’Europe de l’est, on arrive au nombre total de 274’000 franchissements illégaux aux frontières de l’Europe, toujours pour l’année 2014 uniquement.

Bien entendu, il faut être pleinement conscient que parmi ces nouveaux arrivants, certains seront déboutés et renvoyés aux frontières de l’Europe ou encore que d’autres ne recevront qu’une admission provisoire de résidents.  Cependant, du fait des chamboulements géopolitiques au Moyen-Orient (Irak, Syrie, Yémen) mais aussi en Afrique du Nord (Libye, Tunisie), dans la corne de l’Afrique (Érythrée, Somalie), ou encore en Afrique de l’Ouest (Nigeria), les hommes et femmes qui s’embarquent dans des bateaux de fortune pour l’Europe, sont de moins en moins des migrants purement économiques, mais bel et bien des réfugiés politiques au sens du droit d’asile qu’élabore la convention de Genève de 1951 et notamment l’article 14 : « Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays ».

Il faut donc bien être au fait de ces données avant d’émettre un quelconque avis ou de proposer telle ou telle solution. L’Europe ne peut pas se permettre d’accueillir tous les migrants. Surtout que la source semble très loin de se tarir. En effet, dans le chaos qu’est devenu la Libye, on estime de 500’000 à 1 million le nombre de migrants qui attendent leur départ vers l’Italie.

De plus, sans vouloir jouer les oiseaux de mauvais augure, il apparaît assez clair que les troubles ne sont malheureusement pas prêts de s’arrêter. Rajoutons enfin à cela, la démographie galopante qu’est en train de connaître le continent africain (on parle de 2 milliard d’Africains en 2050 contre 1,1 milliard actuellement) et qui pourrait, dans une certaine mesure, peser également sur les flux migratoires futurs.

L’indignation est cependant tout à fait légitime, voir nécessaire. Les interventions virulentes et sincères d’intellectuels, à l’image de l’écrivain Franco-Sénégalaise Fatou Diome lors de l’émission Ce soir ou jamais sur France 2, sont touchantes et servent à garder les lumières braquées sur le drame qui se joue aux portes de l’Europe.  Elles ne doivent néanmoins pas nous aveugler sur le pragmatisme dont nous devons faire preuve, afin d’écouter, au-delà des pensées universalistes et des utopies multiculturalistes, la voix des peuples de l’Europe, qui est de plus en plus encline à se tourner vers les partis et autres mouvements d’extrême droite. Dans le but d’éviter certaines élections qui pourraient pour le moins, s’avérer gênantes, il convient de ne pas donner le fer pour se faire battre.

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Ce qui ne signifie à aucun moment qu’il faut rester les bras ballants, ce que l’Union Européenne s’évertue encore à faire, tout à son déshonneur, à commencer par la farce que représente l’organisation FRONTEX.

FRONTEX, épouvantail d’une Europe désunie

Selon l’organisation mondiale pour les migrations (OIM), plus de 22’000 personnes sont décédés en Méditerranée depuis l’année 2000, et les morts n’ont cessé d’augmenter ces dernières années (3’500 pour l’année 2014, déjà 1’776 entre janvier et la fin avril 2015).  Face à ce carnage, c’est le gouvernement italien qui avait pris les devants avec l’opération de sauvetage Mare Nostrum qui a mobilisé pas moins de 2 frégates équipées d’hélicoptères, 2 bateaux patrouilleurs, plusieurs drones ainsi qu’un avion de patrouille. Opération qui a réussi, dans une certaine mesure, à contenir cette hécatombe, sans réussir à l’enrayer. Ainsi, on estime que pendant une année, d’octobre 2013 à novembre 2014, la marine italienne a réussi à repêcher et à sauver entre 100’000 et 150’000 migrants en méditerranée. Mais ces sauvetages à répétition ont eu, encore une fois, un certain coût. Neuf millions d’euros par mois, et ce sans presque aucune aide de l’Union Européenne. Connaissant la situation économique précaire de l’Italie, on comprend qu’elle n’ait pas pu continuer plus longtemps. La solution était alors dans les mains de l’Union Européenne qui a repris le flambeau en novembre 2014. Huit pays ont participé à l’ « opération Triton » (Espagne, France, Finlande, Portugal, Islande, Pays-Bas, Lituanie, Malte), huit pays au lieu d’un, et pourtant, le budget a été diminué par trois (2.9 millions par mois). Nous connaissons la suite, des drames qui s’additionnent et une union européenne qui se lève, se tait et commémore à coups de minutes de silence les tragédies, sans réagir. Il faut attendre avril 2015 et l’événement le plus meurtrier du 21ème siècle en méditerranée (800 migrants trouvent la mort le 19 avril 2015 dans un naufrage) pour qu’une réunion extraordinaire du conseil européen ait lieu, et que des mesures soient prises. Mais celles-ci se révèlent, là encore, tout à fait insuffisantes. Le budget alloué à l’opération triple et passe à 9 millions d’euros par mois. Soit ce que l’Italie déboursait, toute seule, pendant une année.

David Cameron monte au créneau et affirme qu’une fois de plus, la Grande-Bretagne est prête à aider. Il parle d’offrir le HMS Bulwark, l’un des plus grands navires de guerre britanniques, accompagné de trois hélicoptères et de deux navires patrouilleurs, pour aider l’opération Triton. A condition cependant, que les migrants repêchés soient emmenés vers le pays de l’Union Européenne le plus proche, sans doute l’Italie donc, et que les migrants n’aient pas le droit de demander l’asile en Grande Bretagne. On perçoit bien là, les limites de la solidarité inter-étatique au sein des membres de l’Union Européenne. D’un côté, on cherche à imposer des décisions supranationales, et de l’autre, on voit des dirigeants obligés de réagir en fonction de leur politique intérieur. Ainsi, David Cameron est par exemple dans l’obligation de durcir sa politique d’asile face à l’avancée du parti eurosceptique UKIP.

Il en résulte un flou général et une hypocrisie latente envers les gouvernements italien mais aussi grec, qui se retrouvent isolés face à la problématique. Si l’UE avait établi un programme d’urgence clair face au phénomène, il aurait été possible de diviser avec équité ces flux migratoires au sein des 28 états membres.

Comment se sortir du bourbier ?

Dans un premier temps, et face à l’état d’urgence, l’UE doit redoubler d’efforts. Elle ne peut pas se contenter de l’opération Triton telle qu’elle est conçue actuellement. Si le budget n’est pas revu à la hausse et si les moyens ne sont pas mis à la hauteur du phénomène, il est à craindre que les drames en Mer Méditerranée dans les semaines et les mois à venir se perpétuent. Il faut également et c’est là l’un des points les plus importants, avoir une vraie politique européenne d’accueil, avec des quotas par pays de l’UE. Il est inadmissible et indigne de l’Europe que des îles comme La Sicile ou Malte se voient contraints à héberger de tels flux de migrants.  Dans un laps de temps un peu plus long, il faut accentuer avec force la lutte contre les passeurs, qui ne sont rien d’autre que les esclavagistes des temps modernes, côté libyen, comme côté italien, avec la mafia qui se frotte les mains actuellement.

Certains états membres parlent d’une opération militaire nécessaire en Libye. Il faut être prudent avec l’interventionnisme militaire, qui a lui-même précipité le pays dans le chaos et l’anarchie. Mais peut-on pour autant indéfiniment, ne pas s’ingérer dans ce no man’s land, en pleine guerre civile, et à quelques centaines de kilomètres du territoire italien ? Ce sera aux experts militaires et aux géopoliticiens de trancher sur la question, qui ne peut être balayée d’un revers de main, n’en déplaise à certains.

Enfin, s’il est une chose dont nous sommes sûrs, c’est que tant que des migrants tenteront la traversée, il y aura des morts. Peu importe les moyens mis en place. Dès lors, il s’agirait de faire en sorte que les demandes d’asile ne puissent plus que s’effectuer depuis des points précis du continent africain. Des points financés par la communauté internationale. Cela permettrait dans un premier temps, d’éviter aux requérants d’asile de payer des sommes faramineuses auprès des passeurs mais aussi de risquer la mort en Libye ou encore dans la mer Méditerranée. Pour les Européens, les coûts seraient moindres en ce qui concerne l’hébergement des requérants, financer des centres sur le continent africain étant en effet meilleur marché.

Cependant, ce genre de solution est tout à fait perfectible. Il serait dans un premier temps, difficile de convaincre des gouvernements africains d’accueillir de tels centres, même s’ils sont financés.  Enfin, l’Europe serait sans doute, à un moment ou à un autre, contrainte à refuser des demandes d’asile d’individus qui sont bel et bien persécutés dans leur pays, violant en cela la convention de Genève.

On le voit bien, le problème est on ne peut plus complexe ; les solutions sont rares et jamais exhaustives. Dans ce cas-là, nous nous contentons d’écarter les plus mauvaises qui sont comme souvent, les plus extrêmes. La première, qu’on entend souvent lors de discussions de café du commerce, envisage une fermeture totale des frontières ; une fin de non recevoir pour tous les demandeurs d’asile. Cette idée est irrecevable tant elle va à l’encontre des valeurs universalistes sur lesquelles s’est fondée l’Europe,  mais elle est également insoutenable d’un point de vue purement moral. Les occidentaux ne sont-ils pas en grande partie responsables du chaos en Libye ? Ont-ils les mains propres en Irak ? En Afrique ? Il n’est pas nécessaire d’avoir une carte d’adhérent dans un parti d’extrême gauche pour comprendre la responsabilité que partage l’Europe quant à l’explosion de ces flux migratoires. Dès lors, elle ne peut se contenter de fermer la porte à double tour.
D’un autre côté, à l’autre extrême, mais dans un discours qui se veut plus scientifique, on tente des tours de passe-passe en expliquant que les migrants de la méditerranée seraient une chance pour la démographie européenne vieillissante. Des idées dangereuses également, tant elles vont à l’encontre des envies de la majorité de la population européenne, qu’il s’agit d’écouter, de comprendre et de satisfaire.