L’université de Fribourg organisait fin octobre un café scientifique sur le thème « Dopage cérébral – Tenez-vous la pression ? ». Dans le cadre d’une campagne de l’Unifr contre l’usage de stupéfiants et de substances dopantes, cette rencontre avait pour objectif d’essayer de « comprendre ce qui pousse les étudiants – et parfois même les élèves – vers les smart drugs ».

La salle est déjà pleine alors que les derniers arrivants se contentent de chaises de bar dénichée à l’improviste ou restent debout. Les intervenants du soir sont assis face au public : Jean-Blaise Montandon, pharmacien cantonal de Neuchâtel ; Dre med. Isabelle Gothuey, médecin-directrice du secteur psychiatrie et psychothérapie de l’adulte du Réseau fribourgeois de santé mentale ; Prof. Jean-Marie Annoni, laboratoire des sciences cognitives et neurologiques, Unifr et hôpital fribourgeois ; Prof. Chantale Martin-Soelch, psychologie clinique et psychologie de la santé, Unifr.

Pour débuter, une question évidente

Pour introduire la thématique, le modérateur, pose une question simple : c’est quoi, le dopage cérébral ? Pour les intervenants, le dopage cérébral peut être définit ainsi : L’utilisation de substances acquises grâce à une ordonnance ou illégalement, par quelqu’un en bonne santé, pour améliorer ses capacités, booster ses performances.  Une distinction s’impose toutefois d’emblée entre deux types de consommation. La première vise à améliorer ses performances, notamment son attention. Dans ce cas, les substances consommées sont le plus souvent des médicaments contre les troubles de l’attention comme la ritaline, mais également des drogues illégales comme les amphétamines ou la cocaïne. Le Professeur Annoni précise que les psychostimulants pris pour améliorer nos capacités ne nous rendent pas plus intelligent mais maximalisent un potentiel d’attention ciblée.  L’autre type de consommation vise à décompresser et déstresser. Dans ce cas l’alcool et le cannabis sont les substances privilégiées. Le dopage cérébral est chez nombre d’étudiants une pratique ponctuelle qui survient surtout dans les jours précédents un examen. Une consommation ponctuelle qui n’est pas à risque immédiat, mais qui peut avoir des effets catastrophiques à long terme.

Un problème dans la prescription ?

Pourquoi des substances addictives et qui peuvent s’avérer dangereuses comme la ritaline sont légales et prescrites par les médecins, demande une personne du public. Les intervenants rappellent que de nombreux médicaments usent de substances addictives. Leur prescription est très réglementée et surveillée. Le médecin doit effectuer un suivi strict de son patient pour contrôler sa réaction au médicament. Le méthylphénidate est l’unique amphétamine légale sur le marché suisse, c’est la substance de base de la ritaline. Sa consommation a fortement augmenté à la toute fin des années nonante, lorsqu’elle est surtout prescrite à des enfants pour répondre à des troubles de l’attention. Actuellement, seul des spécialistes en troubles comportementaux de l’enfant ont le droit de prescrire ce médicament. Une prescription qui doit considérer aussi le cadre familial, scolaire et implique de surveiller les progrès de l’enfant.  Après un mois sans résultat, le traitement doit être arrêté. Pourtant la ritaline n’est pas le plus grand danger, car sa consommation n’est pas aussi nocive que celle d’autres substances. La benzodiazépine par exemple, utilisée dans le traitement médical de l’anxiété et de l’insomnie notamment, peut être prescrite par des généralistes et est hautement addictive. Un intervenant cite encore le sirop à la codéine : un sirop pour la toux toujours en vente libre en Suisse et que les jeunes mélangent parfois avec de l’alcool pour des résultats désastreux allant jusqu’à des comas éthyliques mortels.

Dépendant ou non ?

L’inconvénient principal des substances utilisées dans le dopage cérébral est principalement leur caractère addictif. Mais comment reconnait-on une dépendance et en quoi consiste-t-elle ? Il y a un total de six symptômes ou critères pour juger de l’addiction d’une personne :

  1. Désir puissant de consommer
  2. Difficulté à contrôler la consommation
  3. Parfois syndrome de sevrage physique, lors d’arrêt ou de réduction de la consommation
  4. Tolérance accrue (la dose doit être augmentée pour obtenir le même effet)
  5. Désinvestissement progressif des autres activités et obligations au profit de la consommation
  6. Poursuite de la consommation malgré des conséquences nocives

On peut parler de dépendance lorsque trois de ces critères sont remplis.

Le dopage cérébral chez les étudiants

En matière de dopage cérébral chez les étudiants, la première question qui s’est posée lors de la rencontre est comment ces derniers se procurent des substances. Selon l’un des intervenants, 12% leur sont prescrit par leur médecin, 8% est déniché chez les dealers du marché noir et le reste est procuré par d’autres étudiants. Dans ce dernier cas, un élève ou un étudiant qui a accès au médicament dans le cadre d’un traitement le partage ou le vend à ses camarades et collègues.

Après la question du comment vient celle du pourquoi. Pourquoi les étudiants se dopent-ils ? La première raison, qui concerne un treizième des étudiants, est le stress dû à des examens par exemple. Un stress induit par la pression sociale sur les résultats scolaires et universitaires et aussi, souvent, par de mauvaises stratégies d’apprentissage qui se traduisent souvent par des révisions tardives. La seconde raison est la valorisation actuelle de la compétition. Beaucoup d’élèves ne se sentent pas à la hauteur et cherchent à compenser ce déficit de confiance en se dopant. A l’université, les études de médecine et celles de droit sont les plus touchées par le phénomène. Toutefois le dopage cérébral ne commence pas à l’université. Même s’il y prend une plus grande ampleur, certains professeurs de collège intervenant dans la discussion font remarquer que le dopage cérébral est déjà visible au collège.

Dopage cérébral, quelles solutions ?

Si le contexte social de l’individu est important, alors que peut faire l’université ? Les intervenants représentants l’université ont constaté des lacunes à Fribourg pour soutenir les élèves en difficulté. Il y a bien des ateliers collectifs de gestions du stress, mais ils sont limités en places, payants et tombent sur le temps de midi. Une heure qui souvent empiète sur les horaires d’autres cours ou ne laisse pas le temps à l’élève de manger. Le problème étant également qu’un étudiant se sentant débordé et stressé ne prendra le temps de suivre un cours sur la gestion du stress…

Le soutien individuel est assuré par un psychothérapeute dont les dix premières consultations sont gratuites. Ce qui est un début. C’est pourquoi les choses sont en train de bouger. Un comité a été investi de la mission de trouver des solutions pour améliorer le soutien psychologique aux élèves dans les prochaines années. De nouveaux ateliers, plus nombreux également, devraient voir le jour.

Un problème de société ?

Durant toute la conversation, de nombreux intervenants ont soulevé le problème du fonctionnement même de la société actuelle. L’hyperactivité sociale due à la connectivité et aux nouvelles technologies est l’une des problématiques qui est le plus revenue. Une autre est la pression que les élèves et étudiants subissent et s’imposent à eux-mêmes. Un jeune est aujourd’hui appelé à être un adulte accompli. On lui demande de faire du sport, de prendre soin de lui, de faire attention à sa nutrition, de bien étudier et de faire de bonnes notes, meilleures que les autres, de travailler à côté de ses études pour montrer qu’il est responsable…Bref de « réussir » sur tous les plans.

Une liste de choses qui submerge l’étudiant et le pousse à ne rien faire plutôt que de tout mal faire. Tout manquement étant ressenti comme un drame, comme en témoigne une intervenante en contact avec des élèves en situations de burn-out suite à des examens.

Quels constats doit-on tirer d’un système scolaire et universitaire qui pousse les élèves et étudiants à se doper pour atteindre les exigences qu’ils s’imposent et qu’on leur impose ? Et finalement, comme les nombreuses affaires de dopage qui ont entaché le cyclisme, est-ce que réussir l’université en se dopant n’est pas de la triche et devrait donc être répréhensible ? Les universités et établissement scolaires ne sont probablement pas prêts, à l’heure actuelle, à répondre à ces questions qui mettent à mal le fondement même de leurs fonctionnements.