« Le dopage, c’est un dernier recours que je choisis au prix de ma santé »

En 2013, un sondage réalisé auprès d’étudiants de plusieurs universités avait montré qu’un étudiant suisse sur sept avait déjà consommé des substances pour améliorer ses performances. Quelques années plus tard, le phénomène est toujours bien visible.  Julien est un homme de 23 ans, étudiant en maturité fédérale. Il a accepté de nous parler de son histoire jalonnée comme d’autres par la prise de drogues dans un but récréatif mais aussi de dopage.

Un parcours tourmenté

Julien* débute une consommation récréative de cannabis au sortir de l’école obligatoire. Sportif, il pratique beaucoup en parallèle de son apprentissage. « Je jouais à un niveau semi-pro et j’y ai été témoin de dopage très tôt ». Avec la hausse de la pression sociale et professionnelle, Julien commence à fumer la semaine pour décompresser. Son temps libre se réduit à peau de chagrin entre le travail et son engagement dans son club. La pression et le stress l’épuisent, il doute régulièrement de pouvoir ou même de vouloir vivre ainsi. Il ressent ainsi un besoin plus impérieux de se défouler le week-end venu. Par volonté d’expérimentation, il essaie différents stimulants comme les amphétamines ou les méthamphétamines qu’il se procure grâce aux amis de ses amis. « Je ne faisais confiance qu’à mes amis pour me certifier la qualité de ce que je prenais ». Une partie de son entourage partage sa consommation récréative de substances psychotropes.

En préparant ses examens de fin d’année, Julien va passer un cap : pendant quatre nuits, il dort à peine pour relire la totalité de ses notes de l’année, parvient à tenir grâce à une variante d’amphétamine, le speed. Il n’est pas en échec et ne le redoute pas, cependant il tient à « donner le meilleur de moi-même ». Il a alors 17 ans. Après la réussite de ses examens, il réussit à supporter la pression encore quelques mois mais finit par quitter son apprentissage pour changer de voie. Arrivé dans une école professionnelle artistique où il a l’espoir de se sentir plus à sa place, il est confronté à un autre problème. Forcé d’apprendre des sujets qui ne l’intéressent pas au détriment de sujets qu’il préfère, la motivation lui manque. « L’entrain ne venait pas. Je me sentais forcé de faire ce que je n’aimais pas et mon imagination ne s’ouvre pas dans ces cas-là ». Julien repousse alors ses réalisations à un lendemain inspiré qui n’arrive pas. Alors qu’il doit rendre un dossier de travail conséquent, voyant qu’il lui serait impossible de réussir dans les temps, il décide de se doper une nouvelle fois. Il a alors 19 ans et ne dort pas toute une nuit, drogué au speed, pour finaliser son travail. A la fin de l’année, une remise en question de son choix de voie professionnelle lui fait renoncer à cette seconde formation.

À aujourd’hui 23 ans, Julien a démarré une maturité fédérale qu’il espère pouvoir terminer rapidement pour aller enfin étudier ce qu’il veut à l’université. Il est bien plus âgé que ses camarades de classes. « Je me sens pas du tout à ma place. Leur humour et leurs préoccupations me passent loin au-dessus de la tête ». S’ajoute à cela le pendulage et le fait d’avoir déménagé loin de son cercle de connaissances : « Je me sens lessivé quand je rentre d’une journée de cours, alors que je n’ai pas fait grand-chose. La frustration et le stress pèsent beaucoup sur mes nerfs ». Une solitude qui s’ajoute à une pression sociale et professionnelle que ses parents veillent à maintenir dans l’espoir d’effets bénéfiques et que lui-même s’est appropriée et a intériorisé. Sans qu’il n’y pense explicitement, le stress demeure comme un poids sur ses épaules. Un poids dont il se déleste dans une consommation de cannabis toujours plus problématique et régulière.

Julien et son introspection

Que pense Julien de sa consommation de drogues ? En ce qui concerne son dopage cérébral, Julien le trouve « regrettable mais compréhensible ». Compréhensible car il est facile pour lui d’imaginer qu’un adolescent ou un jeune adulte se trouve une béquille pour supporter le stress intense auquel il est soumis dans sa vie quotidienne. Il constate que de plus en plus d’élèves autour de lui et dans ses connaissances prennent des substances stimulantes pour s’armer contre le doute perpétuel de ne pas être assez bon. Pour Julien, le dopage cérébral n’est pas de la triche car les stimulants ne le rendent pas plus intelligent mais lui permettent d’être intelligent plus longtemps.  Il reconnait sa part de responsabilité dans sa procrastination ponctuelle ou sa difficulté à savoir ce qu’il veut mais refuse toutefois d’être le seul à blâmer tant il s’est senti comme poussé vers ces derniers recours.

Il critique le fait qu’on puisse demander aux gens de se débrouiller tout en ne prenant pas le temps de leur expliquer comment faire. « On nous en demande énormément et on ne sait pas comment aborder la chose ». Ceci crée pour lui une inégalité entre ceux qui intuitivement savent comment gérer cette pression et ceux qui pataugent dans un sentiment de médiocrité sans fondement.  Julien avoue qu’il serait prêt à se doper à nouveau s’il en ressent la nécessité, bien qu’il préférerait ne plus être confronté à une telle situation : « le dopage n’est pas une facilité pour moi. C’est un dernier recours que je choisis au prix de ma santé ». D’autant plus que Julien décrit son état sous stimulants comme paradoxal : la honte et le stress de constater où il en est réduit sont contrebalancés par l’euphorie et la fierté face aux résultats.

Quant à son dopage de détente, Julien le dit « signe d’un profond malaise ». Il ne comprend pas la nécessité des étapes qu’on le force à passer pour enfin accéder à ce qu’il désire apprendre. La consommation de cannabis lui permet de marquer le passage d’un temps de travail à un temps de détente. « Dans la vie d’étudiant, chaque instant est susceptible d’apprentissage ». Julien fume donc pour se dédouaner de sa culpabilité à profiter de son temps libre. « Je ne peux pas me relâcher. Le seul moyen pour lâcher prise et ne pas me sentir coupable est de me mettre dans un état second où je sais ne pas pouvoir étudier. » Il espère que ce recours n’aura plus raison d’être une fois à l’université ou lorsqu’il aura trouvé sa voie.

*Nom d’emprunt