Le Moyen-Orient, lieu de plusieurs spectacles plus éblouissants les uns que les autres, théâtre d’opérations mortelles. Pléthore de troupes y interprètent des pièces, surtout dramatiques, parfois grotesques, vues et reconnues à travers le monde. Certaines font salle comble depuis des lustres, d’autres apparaissent comme le renouveau du théâtre contemporain. A ce jour, il est possible de dénombrer en tout cas quatre pièces d’exception dans la région. Les acteurs ont différents scripts et déguisements au gré des producteurs ou des lieux de représentation mais toujours, le public y passe un moment mortel.

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« L’oumma divisée » est probablement une des plus anciennes pièces de la région. Elle est présentée sur les planches de nombreuses salles telles que le Théâtre Explosif du Pakistan, la Salle Magique d’Afghanistan, le Théâtre Moderne du Liban, l’Obéissante Salle du Yémen, les Petites Planches du Bahreïn, les Douloureux Rideaux d’Irak ou le Théâtre Rouge de Syrie. Le script expose un schisme entre deux idéologies distinctes, sunnisme et chiisme, menant à un affrontement, parfois/souvent violent. Cette scission au sein de la communauté musulmane est ancestrale. Pourtant cette pièce a connu un regain de vitalité, si j’ose, lors de sa réécriture, en 1979, en Iran, par le réalisateur Khomeiny. Mais cette réinterprétation ne convainquit pas tout le monde et certains riches metteurs en scène saoudiens exposèrent eux aussi leur vision de cette pièce historique. Depuis, cette mimèsis est interprétée sans interruption avec une participation du public à couper le souffle.

La deuxième pièce date de 1923 et a été écrite à Lausanne. Son titre, « Chute d’un empire, oubli d’une communauté ». Elle expose l’histoire d’une communauté dont le pays fut divisé. Ainsi, le prologue fait paraître la division du territoire kurde à la suite de la chute de l’empire Ottoman. Cette vieille pièce est encore interprétée et a même gagné en popularité ces derniers temps. Elle est jouée à guichets fermés dans la Boîte de Turquie, le Théâtre Rouge de Syrie, la salle Croquettes d’Iran et les Douloureux Rideaux d’Irak. Le metteur en scène de la Boîte de Turquie a une forte influence sur l’interprétation de cette pièce. Mais son amour du double jeu et du quiproquo brouille sa compréhension, décourageant certains à venir assister aux représentations.

La troisième pièce se joue au sein de la troupe des acteurs islamistes, elle se nomme « La seule vraie interprétation ». Cette pièce, trop peu connue, raconte les rivalités entre deux groupes radicalisés ayant une vision rigide du théâtre, optant pour une lecture et une interprétation strictes des textes. D’un côté, nous observons les Frères Musulmans, troupe fondée par Hassan Al-Banna, résidente du Théâtre de Doha. De l’autre, les Troupes Salafistes, fondées par Abd Al-Wahhab, qui connurent dès 1980 un succès inattendu. Cette pièce est jouée dans bon nombre de théâtres des plus prestigieux comme le Théâtre Pharaonique d’Egypte ou les Planches de Tunis, jusqu’aux plus miteux théâtres des campagnes les plus reculées. Ce théâtre dans le théâtre illustre la complexité de la compréhension des pièces écrites dans un contexte totalement différent de celui de leur interprétation. De plus, les nuances entre les deux courants théâtraux sont difficilement saisissables pour les non-initiés rendant l’intrigue incompréhensible. Pourtant, son influence sur le théâtre moyen-oriental ne peut pas être passé sous silence car il agit toujours en toile de fond.

Finalement, la plus récente, « Avec ou sans Bashar », est la sanguinaire pièce du Théâtre Rouge de Syrie. Nous pouvons y observer des jeux d’acteurs parfois subtils souvent grotesques mais toujours inhumains. Pourtant, son producteur dont le manque de talent est criant, parvient toujours à trouver de nouveaux acteurs et metteurs en scène au grand dam des figurants. La critique internationale ne sait qu’en penser, un matin elle le fustige et le condamne, et le lendemain, le soutient et le défend. C’est à n’y rien comprendre. Ce que nous savons par contre c’est que les interprétations ont toujours lieu bien que les salles soient de plus en plus vides. A la sortie des salles, le public restant semble s’être ennuyé à mourir. Quelle tragédie.

Au vu de la situation, il est impressionnant de constater à quel point certains acteurs parviennent à interpréter différents rôles, parfois antagonistes, selon les pièces, les metteurs en scène ou les producteurs. Sans difficultés, ils entrent dans des rôles, les interprètent à la perfection, pour ensuite, devant un autre public et dans d’autres salles, jouer des personnages antithétiques aux premiers, sans le moindre malaise et surtout sans perdre la face. Et la réelle prouesse est ici, car quelque soient leurs rôles, les acteurs sont toujours pris au sérieux. Je leur tire mon chapeau, quel talent, quelle sensibilité artistique et surtout quelle chance pour les publics de la région qui profitent d’instants mortels.

Dans ce contexte, il semble difficile de saisir la stratégie du Théâtre des Hypocrites d’Occident. Les théâtres du Moyen-Orient étant archicombles, une nouvelle troupe aura de la peine à s’y faire une place. Pourtant, l’interventionnisme artistique occidental est plus fort que tout, comme si leur vision du théâtre devait être promulguée aux quatre coins du monde. Est-ce réellement un public que le théâtre occidental doit tenter de séduire ? Les dernières tentatives de cette sorte ne se sont-elles pas soldées par des échecs cuisants? Malgré tout, on peut tout de même continuer à profiter de leurs représentations. Leur pièce actuelle, « L’Occident s’y cassera les dents ».

En attendant le prochain coup de théâtre, il semble pertinent de se remémorer cette réplique de Sacha Guitry, dramaturge de talent ; « La raison et la logique ne peuvent rien contre l’entêtement et la sottise ».