Depuis la chute du colonel Kadhafi, le pays vit dans un capharnaüm monumental. La situation politique récente illustre le désordre régnant dans le pays. Depuis plusieurs mois l’ONU tente de régulariser la situation, sans succès. Retour chronologique sur les différents éléments clés depuis la fin de l’année dernière jusqu’à aujourd’hui, pour comprendre comment ce pays se retrouve actuellement avec deux gouvernements distincts reconnus par la communauté internationale. Dans le cas libyen, l’ONU n’a peut-être pas fait au mieux. Pourtant, le temps lui donnera probablement raison.

Libye

Fin 2015, la Libye comptait deux gouvernements et deux parlements rivaux. À l’ouest, le Congrès Général National (CGN) basé à Tripoli est dominé par des islamistes proches des Frères musulmans, soutenu par Fajr Libya, les milices de Misrata, le Qatar et la Turquie. Surtout, il n’est pas reconnu par la communauté internationale. A l’est, la Chambre des Représentants (CR), aussi appelée Coalition Dignité, installée à Tobrouk s’appuie sur le soutien des milices de Zintan et compte dans ses rangs des anciens du régime de Kadhafi. Plus modérée, elle est reconnue par la communauté internationale.

Cette situation dure depuis l’été 2014. Le CGN ne contrôle alors par l’ensemble du territoire et plusieurs groupes armées agissent indépendamment. La présidence élue du CGN est ouvertement critiquée, désavouée par une part grandissante de la population. Dans ces conditions, la Chambre des Représentants se réfugie à Tobrouk et créé un second pouvoir indépendant de Tripoli.

Entremise onusienne

En décembre 2015, la communauté internationale propose, sous l’égide de l’ONU, l’établissement d’un nouveau gouvernement d’union nationale réunissant les différentes factions en Libye. Elle organise à Skhirat, au Maroc, une rencontre entre des membres des deux entités rivales dans le but de signer un accord. Au même moment, indépendamment des instances internationales, les chefs du CGN et de la CR se rencontrent à Malte afin de signer un accord de sortie de crise. Cette réunion entre Aqil Salah, président du parlement de Tobrouk et Nouri Abou Sahmein, chef de l’assemblée de Tripoli, est la première entre les deux parties depuis la scission politique de l’été 2014. Dans ces conditions, sans surprise, Aqil Salah et Nouri Abou Sahmein annoncent que les représentants réunis au Maroc n’ont en aucun cas été désignés par leur parlement respectif et qu’ils n’agissent nullement au nom de leur entité politique.

A peine signé, l’accord de Malte est déjà contesté. Bien que l’émissaire de l’ONU l’ait qualifié de « jour historique pour la Libye », ce dernier ne marque en rien un retour à une situation stable dans le pays. Ce traité désigne Fayez el-Sarraj comme chef du Conseil présidentiel (composé de 10 membres), ce dernier doit siéger dans la capitale Tripoli. Il prévoit en outre quarante jours pour que le CGN et la CR s’unissent et constituent un unique parlement bicaméral, en plus d’un pouvoir exécutif collégial.

Dans les faits, cela semble utopique puisque Tripoli est aux mains du CGN et qu’aucun des deux pouvoirs n’a reconnu ce Conseil présidentiel. A cet égard, l’attitude de l’ONU est questionnable. D’un côté, elle reconnaît officiellement le pouvoir basé à Tobrouk, et de l’autre, elle organise une rencontre qui se termine sur un accord et dont le chef Aqil Salah est exclu. A ce stade, on peut donc imaginer qu’Aqil Salah n’ait pas envie de passer pour le « dindon de la farce » onusienne.

Ennemi commun et promesse de soutien

Face à la présence et la progression de l’Organisation Etat islamique (EI) en Libye, les puissances occidentales pressent les autorités politiques rivales de trouver un accord, ou du moins un semblant de stabilité afin de faire face à l’EI de manière coordonnée. Malheureusement, aucune amélioration n’est à noter et le désordre perdure. Dans ce brouhaha, le 7 janvier 2016, un attentat fait 56 victimes à Zliten et une voiture piégée explose à un barrage de Ras Lanouf, deux attaques revendiquées par Abou Bakr al-Baghdadi, calif autoproclamé de l’organisation djihadiste.

Le groupe Etat islamique est présent sur le territoire libyen depuis 2013. Mais c’est seulement durant la première moitié de l’année 2015, lors de la prise de la ville de Syrte, qu’il s’y installe plus solidement avec environ 3500 combattants répartis sur le territoire. Selon les experts, l’EI vise en premier lieu le contrôle des principaux sites pétroliers du pays à As-Sidra et Ras Lanouf, situés à quelques 200km de Syrte.

A l’issue de cette journée meurtrière, Martin Kobler, chef de la mission de l’ONU en Libye (UNSMIL), exhorte le CGN et la CR à trouver une solution au plus vite. Le lendemain, Fayez el-Sarraj, chef du Conseil présidentiel, rencontre la haute-représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, Federica Mogherini, qui lui promet 100 millions d’euros d’aide. Toutefois, cette somme est soumise à condition : le gouvernement doit être apte à travailler à Tripoli. En d’autres termes, un véritable accord doit être signé entre les deux forces rivales. Sachant que Nouri Abou Sahmein ne veut pas laisser sa place, et ce malgré les demandes insistantes de la population de la ville de Misrata, principal soutien militaire et économique du CGN, la tâche semble compliquée. De plus, Madame Mogherini ajoute qu’une intervention militaire de la communauté internationale n’aurait lieu qu’à l’appel d’un gouvernement d’union nationale.

D’abord le 19 janvier, puis une seconde fois le 16 février, la composition d’un pouvoir exécutif est annoncée par le Conseil présidentiel. Ce dernier, jamais reconnu ni par le CGN, ni par la CR, tente tout de même d’instituer un nouveau gouvernement. En toute logique, ces annonces se clôturent sur deux échecs. Ce nouveau gouvernement est rejeté à deux reprises par le Congrès Général National et la Chambre des représentants.

La situation est dans l’impasse. La Libye compte trois instances politiques indépendantes sur un territoire en guerre. Le Conseil présidentiel, qui devait transcender les divergences afin de rétablir le calme, semble exacerber les discordances libyennes. Parallèlement, Les voix rappelant que la situation actuelle est, entre autres, le fruit de la gestion ratée de la crise par l’ONU après la chute du colonel Kadhafi, se font de plus en plus fortes.

Embûche d’une ingérence sans légitimité légale

Pour l’ONU, il s’agit d’un cinglant désaveu. L’opération visait à établir un pouvoir légitime afin d’apporter de la stabilité et à se mobiliser de manière unie contre l’EI. Surtout, cette nouvelle légitimité politique était censée fournir la couverture légale à une intervention militaire des forces internationales.

Au lieu d’une intervention officiellement revendiquée face à la menace grandissante que représente l’EI, les forces militaires occidentales s’engagent dans une guerre « clandestine ». Et c’est là que le piège libyen peut se refermer. Dans un territoire éclaté, sans pouvoir légitime en place, intervenir hors de tout cadre légale c’est prendre le risque que l’ingérence soit instrumentalisée par des groupes tels que l’EI. Ces derniers pourraient tirer profit de la présence occidentale afin de justifier leurs actions et nourrir leurs discours.

La recherche de victoires militaires contre le groupe Etat islamique dans le court terme pourrait compromettre une résolution institutionnelle durable.

Reconnaissance symbolique du nouveau pouvoir

Le 30 mars, Fayez el-Sarraj et son gouvernement d’union national autoproclamé arrivent à Tripoli par la mer depuis la Tunisie. Aussitôt, cet acte vu comme un geste de défi par certains membres du CGN, met le feu aux poudres. Fayez el-Sarraj et les siens sont sommés de partir. Des tirs sont tirés à proximité, les principales artères sont bloquées.

Finalement, le 5 avril, le CGN cède le pouvoir au gouvernement d’union nationale, même si les dessous de cette décision restent flous. Notons néanmoins que plusieurs milices armées n’ont pas voué allégeance au nouveau gouvernement, se déclarant comme forces neutres contre l’Organisation Etat islamique.

La reconnaissance du nouveau pouvoir par le gouvernement de Nouri Abou Sahmein représente un acte symbolique important vers la résolution de cette crise politique. Toutefois, pour que l’investiture ait lieu officiellement, il est nécessaire que la Chambre des Représentants, basée à Tobrouk, reconnue par la communauté internationale, donne son accord. Cette dernière ne cesse d’ailleurs d’exhorter Tobrouk à se ranger derrière ce nouveau gouvernement d’union.

A ce jour, la Libye ne compte donc plus que deux gouvernements, les choses avancent… A noter que ces deux gouvernements sont reconnus par les autorités internationales !

Prochains jours décisifs

A Tobrouk, après un « silence radio » d’une semaine, Aqil Salah a annoncé, le lundi 11 avril 2016, qu’un vote de confiance au gouvernement d’union nationale aurait lieu dans les prochaines semaines. Bien qu’il semble qu’une majorité du parlement de Tobrouk soit pour la reconnaissance de ce gouvernement, ce vote n’a jamais été ratifié officiellement.

Cependant, en plus de la difficulté du quorum, jamais atteint lors des précédents votes, le Général Hifter représente l’autre entrave à la ratification. Figure de proue des opposants, il est le leader de l’Armée anti-islamiste Nationale Libyenne qui protège la région de Tobrouk depuis plusieurs années et qui a remporté plusieurs victoires importantes face à l’EI. Fayez el-Sarraj devra composer avec ce personnage très influent s’il compte établir une union nationale. Le gouvernement actuel est-il assez solide pour intégrer une personnalité qui divise sans que cela ne crée de scissions internes dans le futur ?

A ce jour, en plus de la nécessité de rallier les autorités de Tobrouk à sa cause, l’autre grand défi du gouvernement de Fayez el-Sarraj reste de parvenir à construire une structure étatique sur un territoire dévasté et fragmenté en de multiples communautés. Pour le moment, le fait que la majorité partage un ennemi commun cimente leurs relations, mais cela sera-t-il suffisant dans le long terme ?