bannière 18 janvier 2En ce début d’année 2016, entre deux annonces de décès de stars qui ont marqué notre enfance, le Festival de BD d’Angoulême faisait parler de lui par la sélection d’auteurs éligibles à son grand prix. Peu serait à redire quant à la qualité de sa sélection : d’Alan Moore à Joann Sfar, que de grands noms ! Seulement, la femme, une fois de plus, s’était faite grande absente du palmarès. Dès lors, indignation des uns, désintérêt des autres, et entre deux, le sempiternel argument « Mais, c’est normal, car il y a peu femmes qui font de la BD. ».

Nier une présence majoritairement masculine sur la scène culturelle actuelle serait faire preuve d’une mauvaise foi sans nom. Mais vaut-il alors mieux continuer de mettre sur un pied d’estale toujours plus haut les mêmes hommes, et ignorer le talent présent parmi une soit-disante minorité féminine ? Pour cette rentrée 2016, et afin de rappeler que « peu » ne signifie pas « dépourvu de talent », Lundispensable vous propose une édition spéciale Auteures Féminines : une sélection d’œuvres produites par des femmes, de la musique au roman, en passant par la bande dessinée, le manga et le film d’animation, avec souvent une pointe de critique.

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UN LIVRE – LES BELLES IMAGES, Simone de Beauvoir

Cachée dernière l’ombre pesante de Sartre, Simone de Beauvoir a souvent été négligée, un peu oubliée, ou trop souvent perçue uniquement comme une féministe. Il est certain qu’elle l’était et « Les Belles images » en témoigne. Mais elle est bien plus que cela, ou plutôt, pour elle, être féministe signifie bien plus : si la voix de ce récit est celle d’une femme, c’est de questions profondément philosophiques et sociales qu’il traite. Laurence, personnage principal de ce roman, se trouve tout d’abord confrontée aux questions existentielles –existentialistes- de sa fille: pourquoi on existe ? Pourquoi les gens sont méchants ? A celles-ci elle ne trouve de réponses satisfaisantes. Ces questions la mènent à s’interroger sur sa propre vie, sa propre société, son métier de responsable marketing chargée de trouver un slogan pour vendre des panneaux de bois. Doit-elle remettre sa fille qui se désintéresse de l’école et pose des questions gênantes sur le droit chemin, l’amener chez le psychologue pour la plier selon les exigences des normes, en faire une belle image? Une belle image accompagnée d’un slogan. Présentable et vendable.

On l’a compris, elle nous livre une véritable critique de la société de consommation et de ce qu’elle fait de nous ; non pas sur un mode vide d’arguments et ennuyeux, mais riche d’observations et d’émotions.

[Texte: Auréliane Froehlich]

« Les Belles Images », de Simone de Beauvoir (première parution en 1966, Gallimard)

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UN FILM D’ANIMATION – PERSEPOLIS, de Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud

Puisqu’aujourd’hui, gloire aux femmes, il n’est pas permis d’oublier Persepolis, l’autobiographie magistrale de Marjane Satrapi, publiée à l’origine sous forme de bande-dessinée entre 2000 et 2003. Elle est ensuite adaptée en film d’animation par Vincent Paronnaud et l’auteur elle-même en 2007, dans un style très épuré. En noir et blanc tout comme la bande-dessinée, il laisse en effet une grande importance aux dialogues et met en évidence de manière troublante l’attirail religieux.

En république d’Iran, une petite fille de huit ans rêve de devenir Bruce Lee, ou peut-être grand prophète de l’univers, et ses parents, à l’esprit ouvert, modernes, la laissent faire. Mais ces idées bien trop fracassantes dans un régime refermé sur lui-même mettront en danger la jeune Marjane, qui sera envoyée en Europe pour sa protection.
Empreinte de rébellion, la trame principale se nourrit des événements historiques de l’Iran : la radicalisation du régime et la guerre contre l’Irak. Mais avant d’être politique et polémique, cette œuvre colorée par de nombreuses touches d’humour et d’autodérision parle de famille, d’amour, de liberté en exil, de différence, et d’adolescence, cet autre grand bouleversement.

Si vous faites une pause pendant vos révisions et que vous cherchez quelque chose à vous mettre sous la dent, son contexte si particulier, et traduit dans une esthétique originale, fait de ce film un incontournable à ne pas négliger.

[Texte: Alizée Lombard]

l.php« Persepolis », de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud (film d’animation de 95′, 2007, TF1 Vidéo; la bande dessinée autobiographique de 4 albums, 2000-2003, L’Association)

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UN MANGA – LIFE, de Keiko Suenobu

Life est une série de manga shôjo (à public cible féminin) de Keiko Suenobu, parue entre 2002 et 2009 au Japon. L’histoire débute sur Ayumu Shiiba, collégienne aux résultats moyens, demandant de l’aide à sa meilleure amie Shino pour parvenir à rentrer avec elle dans le prestigieux lycée Nishi. Mais si, jusqu’ici le scénario apparaît des plus bateaux, l’échec de la talentueuse Shino à l’examen d’entrée, dont cette dernière rend son amie responsable, propulse Ayumu (elle qui a osé réussir !) dans les cercles vicieux de la solitude, de la culpabilité et de la scarification. Et puisque quand tout va mal, l’on ne peut toujours tomber que plus bas, la voici désormais embarquée au sein du lycée Nishi dans un monde d’intimidation, où élèves et professeurs se brisent sur l’écueil de la violence et de l’impuissance.

Si l’on peut lui reprocher un côté « victimisant » à outrance, le souci qu’a eu l’auteur à déconstruire les codes du shôjo en fait une œuvre viscérale, pointant du doigt cette violence propre à la société japonaise. Que l’on ne s’y trompe pas, Life n’est pas une œuvre à lire en période de déprime : car l’on est bien loin du Pays de Candie, où tout va bien dans le meilleur des mondes.

[Texte: Bérénice Balmat]

« Life », de Keiko Suenobu (Japon, 2002-2009, 20 tomes, publiés en France chez Kurokawa)

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UNE BANDE DESSINÉE – DEBASER, de Raf

En 2020, en France, toute musique ne provenant pas de la boîte de production Mundial est automatiquement mise au rebut et considérée comme illégale. Noyés dans une pop abrutissante et dégoulinante de consumérisme, certains rêvent encore d’une musique authentique aux paroles porteuses de sens. Mais de toute évidence, la lobotomie générale est bien entamée : pour clamer leur révolte, Anna, intello interdite d’études, et Joshua, baigné durant son enfance dans la « vraie » musique, s’allient et monte un groupe de rock, les Debaser. Objectif : bousculer les mentalités, et ce peu importe les obstacles sur leur route.

Raf (Raphaëlle Marx) nous offre avec Debaser une critique d’un surconsumérisme de la musique, emprunte d’ironie. Elle nous embarque par son dessin déjanté, dans un Paris où tout n’est qu’hyperbole, pour nous présenter une délirante satire de monde de la culture, bourrée d’humour et haute en couleurs (n’en déplaise à son format noir/blanc) !

[Texte: Bérénice Balmat]

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« Debaser » de Raf (2008-2013, 8 tomes reliés, Ankama. La suite paraît sur SpunchComics.)

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UNE CHANTEUSE – GiedRé

GiedRé : « J’aimerais pouvoir pisser debout… »

Giedré Barauskaité dite GiedRé… Ne prenez certainement pas ce R majuscule pour une erreur d’inattention. Après tout, les majuscules en début de mot, n’est-ce pas un peu désuet ? Tout comme les chansons d’amour ? Pourquoi ne pas écrire des chansons sur une sexualité marginale ? Sur les poupées gonflables ? Ou plus simplement sur la terrible injustice de la nature permettant aux hommes d’uriner à leur guise, en tout lieu et en tout temps quand les femmes ne peuvent qu’espérer atteindre une cabine de toilette à temps ? Ah, rien ne touche plus à notre quotidien et à notre réalité que la poésie enchanteresse de GiedRé.

« Mais au fond tu le sais bien que ta vie c’est de la m… » chante-t-elle sur une joyeuse mélodie à la guitare dans son dernier album intitulé Mon Premier Album avec d’autres instruments que juste la guitare… Bien que chanter son Ode à la contraception puisse en réjouir plus d’un ! « Vive les capotes ! Vive les stérilets ! » Provocation infantile s’exclameront certains ; humour noir diront d’autres ; critique politique ? Elle le dit : Je Suis HeuReuSe de Vous aNNoNCeR L’aRRiVée de LaLaLa [son nouvel album prévu pour le 18 janvier 2016], iL MeSuRe 12 cm et Pèse 85g, eT J’ai PReSQue Pas eu MaL (SauF PouR Les CoiNs).

[Texte: Aminoël Meylan]

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(Photo (c) Clément Halbor)

Le nouvel Album de Giedré « Lalala » est sorti  aujourd’hui (18 janvier 2016).

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UN GROUPE – First aid kit
Quand deux sœurs suédoises subliment le folk à l’américaine, difficile de résister à écouter leurs trois albums en boucle ; The Big Black and the Blue (2010), The Lion’s Roar (2012), Stay Gold (2014).

Repérées en 2009 grâce à leur cover des Fleet foxes vue 4.5 millions de fois, Johana et Klara Söderberg, respectivement 25 et 23 ans, ont créées leur propre univers, mystique et enivrant, oscillant entre la nouvelle vague indie pop et les grands classiques du folk américain.

Elles nous offrent un répertoire magnifique rempli d’harmonies douces et puissantes, avec des rythmes épurés, parfois mélancoliques et parfois joyeux. Leurs textes sont également des petits bijoux, parfaits pour un road trip au milieu des grandes plaines américaines ou au cœur des forêts suédoises.

Aucune fausse note pour les deux jeunes femmes, qu’on espère bien voir faire une grande et longue carrière et nous offrir encore des morceaux de cette qualité.

[Texte: Lucie Lovis]

« Wolf » – First aid kit

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UN LIVRE – UN ÉTÉ SANS LES HOMMES, de Siri Hustvedt

Mia, cinquante ans, talentueuse poétesse, tombe de haut quand son mari Boris la quitte après trente ans de mariage pour « La Pause », une maîtresse qu’on sait jeune et dotée d’une poitrine imposante. L’héroïne, qui se raconte à la première personne, fait un passage à l’asile psychiatrique puis trouve refuge dans le Minnesota près du foyer pour personnes âgées où réside sa mère et une joyeuse bande de copine octogénaires. Là, elle donne un cours de poésie à un groupe d’adolescentes butées et se lie d’amitié avec Lola, jeune mère délaissée par un mari instable et violent.

Avec son écriture à la fois, exigeante et drôle, Siri Hustdvedt nous présente dans ce livre des personnages féminins attachants aux trois âges de la vie, comme cette vieille dame qui cache des scènes pornographiques dans les tapisseries qu’elle tisse, ou cette adolescente désespérée par la méchanceté de ses camarades. Le récit, sans jamais verser dans le féminisme guerrier, met les femmes en vedette, les peignant dans leur diversité, avec subtilité et tendresse. Du grand art, tout en délicatesse.

[Texte: Léa Farine]

« Un été sans les hommes » (« The Summer Without Men ») de Siri Hustvedt (publié en 2011).

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