Un jour comme aujourd’hui, ça ne se vit qu’une fois tous les quatre ans. Et pourtant, il est de mise de fêter ce grand jour en ne changeant strictement rien à son quotidien. Pour contre-carrer cette banalisation des années bissextiles, Lundispensable vous propose de faire de ce 29 février un jour mémorable par la découverte ou la re-découverte de quelques grandes œuvres, du rap à la BD en passant par le roman.

Bannière 29 février 2016

UN ALBUMJe vous salis ma rue, Kacem Wapalek

Dans ce disque, Kacem scande sans hic des strophes soignées sur des sonorités assemblées subtilement. Des titres qui souvent sonnent comme des brassenseries, en plus citadines, forcément. Ça s’amorce doucement avec le temps passe, réflexion sur ces secondes qui s’égrènent incessamment. Hein c’est ça ? nan, c’est plus complexe mais seulement, il est indispensable pour Lundispensable que je raccourcisse le texte, question de dimension. Sur le morceau vingt sur vingt, Wapalek surfe sur la sinuosité de la langue française, avec une assurance sidérante, retraçant son parcours avec le « sens de la formule 1 ». Un son unique, c’est sûr. Encensé par des critiques souvent insensibles, ce premier disque s’impose comme une référence. Une odyssée sonore qui saura séduire les aficionados de la rime acérée, mais pas seulement. En concert, son chapeau vissé sur la tête, ce rappeur assure sans sacrifier aux sirènes commerciales d’une scène HIP-HOP qui souvent s’essouffle et parfois s’étouffe. Avec Kacem on respire, on s’laisse prendre aux jeux de mot, aux sens dissimulés, aux allitérations incessantes. C’est simple, Kacem c’est un peu le summum et si ça te passe au-dessus, consulte fissa, c’est que t’as un sérieux souci.

[Vladimir Farine]

« Je vous salis ma rue », de Kacem Wapalek (2015)

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UN WEBCOMICRomantically Apocalyptic, de Vitaly S. Alexius

Bien des choses sont plus rassurantes que les nouvelles nous provenant de la Corée du Nord. Lorsque l’on apprend qu’une fois de plus, le pays revendique des essais nucléaires et ne semble pas plus enclin que cela à méditer sur les conséquences de tels essais, l’on est tenté de se replonger dans ce que le courant artistique post-apocalyptique nous offre, histoire de prendre des notes pour l’éventualité d’une hypothétique fin du monde.

Romantically Apocalyptic est un webcomic laissant peu de place à l’espoir. On y suit les aventures de Charles Snippy, dernier homme « sain d’esprit », cherchant désespérément à retrouver des survivants dans ce monde ravagé par l’hiver nucléaire. Des êtres humains, il en reste bien peu, majoritairement fous. Au sommet d’eux trône fièrement Zee Captain, mystérieuse femme (ou s’agit-il d’un homme?) totalement délurée, sur laquelle les affres du temps et de la fin du monde semble ne pas prendre.

Le visuel de ce webcomic est à couper le souffle et nous plonge plus d’une fois dans des décors grandioses et terrifiant. Bourrée d’un humour noir et absurde, chaque page est accompagnée d’extrait de texte, tel le journal de bord de Snippy, nous permettant d’entrevoir le ressenti de ces quelques derniers survivants.

[Bérénice Balmat]

Romantically Apocalyptic 1

« Romantically Apocalyptic », de Vitaly S. Alexius, 2010 – en cours. (http://romanticallyapocalyptic.com/)

En plus: Traduction française (partielle) : http://raworldwide.deviantart.com/gallery/24669587/French

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UNE BDLà où vont nos pères, de Shaun Tan

Une bande dessinée peut-elle être universelle ? Si elle n’a aucun texte et que ses qualités graphiques et la force de sa mise en scène arrivent à nous plonger dans une histoire elle-même universelle, alors sans doute. Là où vont nos pères, œuvre douce et élégante de l’Australien Shaun Tan, suit cette voie et exemplifie cette possibilité.

L’histoire montrée est celle d’un homme qui émigre vers un pays qui lui est étranger. Mais ce pays est universellement étrange, pour le lecteur, autant que pour le personnage : c’est un pays onirique et déstabilisant, qui ne ressemble à rien qui existe ou qui ait existé, peuplé de créatures imaginaires et régies par des règles impénétrables. Son étrangeté fait la force de cet univers et permet de comprendre, parce qu’on les partage, le trouble et l’incompréhension du protagoniste. A une époque où il est malheureusement trop courant, le déracinement, et l’adaptation qui s’en suit, sont ici présentés sous un jour bienveillant qui invite à la réflexion.

[Benoît Richard]

Là où vont nos pères 2

« Là où vont nos pères », de Shaun Tan (Titre original « The Arrival »), Dargaud, 2007.

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UN LIVRESamarcande, de Amin Maalouf

En refermant la dernière page de Samarcande s’impose cette impression étrange, celle de revenir de loin, d’un voyage irréel à travers les âges et les continents. Ce périple, c’est celui d’un livre, le « Manuscrit de Samarcande », prenant son envol dans la Perse du début du millénaire pour finir au fond de l’Atlantique avec le Titanic… Suivant la destinée fabuleuse de ce manuscrit, nous voilà plongés dans la vie de son auteur Omar Khayyam, splendide poète et astronome, l’un des plus grands savants de son époque, mais aussi des hommes qui l’entourèrent comme Hassan Sabbah, fondateur de la terrible Secte des Assassins et des premières « missions-suicides ». On ressurgit huit siècles plus tard en pleine Révolution iranienne avant de couler à pic avec le Titanic. En filigrane suintent les circonvolutions de l’Histoire, les ancestraux conflits entre chiites et sunnites, l’ingérence des puissances impériales…

À mi-chemin entre un roman d’aventure et un conte des Mille et Une Nuits, Amin Maalouf nous plonge dans cet Orient fascinant, où depuis des siècles les rêves de liberté défient les fanatismes, où les poètes imaginent depuis toujours le pays de leur rêves : coloré, cosmopolite, métissé, tolérant et vivant comme le bazar un jour de marché à Samarcande… Bienvenue au pays d’Omar !

[Alexandre Dupraz]

« Quel homme n’a jamais transgressé Ta Loi, dis ?
Une vie sans péché, quel goût a-t-elle, dis ?
Si Tu punis le mal que j’ai fait par le mal,
Quelle est la différence entre Toi et moi, dis ?

De temps à autre un homme se dresse en ce monde,
Etale sa fortune et proclame : c’est moi !
Sa gloire vit l’espace d’un rêve fêlé,
Déjà la mort se dresse et proclame : c’est moi !

Goutte d’eau qui tombe et se perd dans la mer,
Grain de poussière qui se fond dans la terre,
Que signifie notre passage en ce monde ?
Un vil insecte a paru, puis disparu. »   

Omar Khayyam, dans Samarcande.

« Samarcande » de Amin Maalouf , Ed. Jean-Claude Lattès, 1988 (Prix de la Maison de la Presse)

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