Sans doute n’a-t-on eu de cesse de vous narrer le pays de Nulle-part, où il ne fait que bon vivre. Depuis près d’un demi millénaire, ce type de monde, qui fait bouillonner les imaginaires, possède un nom en occident: Utopie. Ces derniers mois pourtant, disais-je, le mot « Utopie » n’a eu de cesse d’apparaître sur toutes les bouches, héritant de la saveur  sympathique de l’injure (à croire que Fils d’Utopie aura tôt fait de remplacer un autre qualificatif généalogique fort peu appréciable). « De telles idées tiennent de l’Utopie », « ce n’est pas à coup d’Utopie que l’on dirige un pays », j’en passe et des meilleurs. De manière surprenante, il semblerait que des idées à la morale des plus discutables, mais de l’ordre du concret, soient toujours plus recevables que ces « rêves de mondes meilleurs » (De toute manière, le bonheur, ce n’est plus à la mode, demandez au cinéma de genre français).

Du concret, l’Utopie nous en a pourtant fourni à la pelle. Des œuvres qui vous proposent la peinture d’un monde construit pour être parfait, où chaque rouage s’emboîte à la perfection avec son voisin de manière à ne produire qu’une mécanique de bonheur pour chacun de ses éléments. Bien sûr, et l’image de la machine vous aura sans doute mis la puce à l’oreille, d’autres ont vite su s’intéresser au revers de la médaille, à l’horreur qui découle de la perfection désirée. La question émerge au fond de toute tentative d’Utopie, fictive comme réelle: courir après une perfection humaine, n’est-ce pas une chasse à la chimère?

Bonne lecture à tous!

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UNE MUSIQUERetour à la Terre, par Les Fatals Picards

Tout ce qui pousse ici
Est un vrai don de Dieu
Les ronces, les orties,
Les champignons vénéneux

Et si la vie, la vraie vie, la vie utopique dont nous rêvons tous, ne se trouvait pas dans les villes surpeuplées, mais plutôt dans un cadre naturel, loin de la modernité et de tous ses défauts ?

Pour le savoir, il suffit en fait de se raconter l’histoire qui résulterait d’un tel choix de vie, pour un couple qui profite d’une bonne affaire pour s’offrir un lopin de bonheur en campagne.

Cette histoire précisément, fût livrée en pâture à la l’imagination féroce des Fatals Picards, ce qui donne lieu à cette chanson, Retour à la Terre, pleine de l’ironie sauvage propres à ces artistes.

[Benoît Richard]

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UN FILMMetropolis, Fritz Lang

En 1927, Fritz Lang, jeune prodige du cinéma autrichien, imagine un monde de tours et de machines, une ville futuriste et vertigineuse : « Metropolis ». Dans des jardins suspendus, une élite de nantis se laisse aller à quelques ingénues récréations. Plus bas, c’est un labyrinthe de souterrains infernaux où plongent tous les matins une myriade d’ouvriers, pauvres hères condamnés à un dur labeur physique. Dans cette Babel de fer, l’inégalité règne en seul principe… pour combien de temps ? Menée par un androïde à forme de femme, une révolte s’apprête à éclater…

Le tournage de Metropolis, chef-d’œuvre du cinéma expressionniste allemand, inscrit du reste au patrimoine mondial de l’UNESCO, est un exemple de mégalomanie : 36’000 figurants, 310 jours et 60 nuits de tournage, 620km de pellicule. À sa sortie, le film, jugé « rétrograde », fut un échec commercial et Lang dut traîner longtemps l’image de l’ « homme qui avait ruiné la Ufa », plus grande société de production européenne des années 1920. Le prix de l’utopie ?

[Lucien Zuchuat]

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UNE BANDE DESSINÉELes Cités ObscuresFrançois Schuiten et Benoît Peeters

Les Cités Obscures ressemblent à un rêve d’architecte, rêve dun reflet fantasmé de notre monde dans lequel l’architecture a une importance colossale. Je ne sais dire par contre si ce rêve revêt plutôt la silhouette du cauchemar ou celle de l’utopie.

D’un côté, les Cités ont chacune une âme véritable, une architecture, une politique et une manière de faire. Cela fait du sens pour une utopie d’architecte, tout comme le fait que l’architecture y soit un véritable projet de société et presque toujours une fin en soi. Par exemple, lorsque Brüssel (reflet de la Bruxelles réelle) décide de sa totale modernisation, celle-ci passe avant tout par l’urbanisation et l’architecture.

Cependant, c’est un fiasco. Et cela révèle que ce rêve a aussi des allures dystopiques. La logique des Cités est obscures, même pour ses habitants et les projets de construction sont sens cesse entravés par des événements surnaturels, ce qui les mène souvent au désastre. De plus la construction a tendance à écraser lindividu, vidant sa vie de sens face à un impératif architectural plus grand.

Lire les Cités Obscures, c’est ainsi sombrer dans un onirisme étrange que l’architecture domine, sans qu’on ne sache vraiment si c’est avec bienveillance ou tyrannie.

[Benoît Richard]

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UN LIVRE – Paris au XXe siècle, de Jules Verne

Publié seulement en 1994, ce roman posthume dépeint la quête humaine d’un jeune homme épris des lettres, en totale contradiction avec l’univers de 1960 où il évolue : futuriste et régi par les lois du marché et de l’industrialisation massive. En effet, la fascination de Jules Verne pour la technologie se trouve ici transfigurée en une société éprise d’argent et reniant ces reliquats du passés que sont le latin, l’histoire, la littérature, la peinture, et la musique. Dans un monde rapide, utile, et moderne, les citoyens poursuivent leur quête de l’argent et du progrès scientifique. Mais ces derniers ont oublié une composante essentielle du bonheur : l’amour, le rêve, l’art, et non l’argent. Nous entrons alors dans la confrontation entre l’utile et le beau, au sein d’une contre-utopie où ne règne plus que l’utile.

L’éditeur de Jules Verne refuse en 1863 une des rares anticipations, jugée trop sombre, trop négative, de cet homme qui a fait l’enfance de plusieurs générations. Alors en pleine période d’industrialisation et de positivisme, l’auteur nous présente le revers de ces idées utopiques qui animaient ses contemporains, et qui, d’ailleurs, se fracassèrent avec la première guerre mondiale. Non, le progrès social n’accompagne pas le progrès technique.

[Alizée Lombard]

robidaparisIllustration d’Albert Robida.

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UN LIVRE L’île des gauchers, par Alexandre Jardin

On a souvent reproché à Alexandre Jardin une écriture naïve, facile. A sa sortie, L’Île des Gauchers fut donc très rapidement assimilé à une utopie. Alexandre Jardin ne le nie pas complètement mais va plus loin. Pour lui, c’est un monde à l’envers où tout est à l’endroit, loin de « cette société ivre qui met des préalables au bonheur, et qui sans relâche cherche à les distraire de l’intimité qu’ils pourraient entretenir avec eux-mêmes ».

L’Île des Gauchers est une histoire amoureuse qui parle du sens de la vie et qui transforme l’être aimé en art de vivre. Alors, lorsque nous lisons ce livre depuis l’autre côté de la planète, dans notre fauteuil de Droitier, il est normal que nous nous convainquions du caractère impossible de cette politique. « L’amour, c’est une chose privée, qu’on vous dit ! Pour après les fatigues des journées salariées, les soins aux chiards et tout le tintouin domestique. Le bonheur ? Vous rigolez, my dear ? Toutes les universités, Cambridge et les autres, étaient là pour s’en gausser, avec des thèses formidablement tournées à l’appui, sur l’absolue nécessité du malheur qui accable le Blanc. Pourquoi ? Parce qu’il croyait, le Blanc droitier, qu’il lui fallait trimer pour exister, qu’il n’avait rien à gagner à perdre son temps. ».

Nous savons qu’une utopie est un lieu qui n’existe pas car il est dépourvu de toute réalité. Mais, « la seule réalité n’est-elle pas celle des sentiments ? »

L’histoire ? Je vous laisse la découvrir.

[Louise Philippossian]

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UN JEU VIDÉOReus, par Abbey Games

L’un des grands arguments qu’athées et gens désillusionnés ont prôné avec vigueur contre Dieu est le suivant: comment peut-on croire que Dieu existe, alors que tant de malheurs, de misère, de pestilence, d’injustice et autre top50 de la musique pop ont toujours été et seront toujours? Selon eux, l’utopie serait une évidence que Dieu devrait pouvoir aisément mettre en place: par conséquent, point d’utopie sur terre, point de Dieu.

Alors, loin de moi l’envie de faire une apologie divine, mais j’affirme que la tâche réclamée à cette entité démiurge est loin d’être évidente. Vous ne me croyez pas? Dépêchez-vous de jouer à Reus. Vous avez dans ce jeu le contrôle de quatre divinités (Forêt, Marais, Montagne et Océan), qui ont pour mission de repeupler un globe terrestre stérile. Des villages auront tôt fait d’apparaître sur votre planète, réclamant toujours moult améliorations, vous permettant de toujours débloquer de nouveaux objectifs. Si Utopia en est, ne vous attendez pas à l’atteindre aisément: donnez trop peu à un village et la partie se termina sans aucun objectif atteint; donnez trop à un village et il attaquera son voisin, quand ce n’est pas vous qu’il attaquera. Eh oui, n’en déplaise à certain, l’utopie n’est pas toujours à porter de main.

[Bérénice Balmat]

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UN FILMMonty Python’s The Meaning of Life

Le sens de la vie, sorti en 1983, est l’un des films bien connus de la troupe d’humoristes britanniques les Monty Pythons avec Holy Grail (1975) et Life of Brian (1979). Si ces deux derniers jouent largement sur la parodie voire la reprise satyrique de mythes bien connus (la légende arthurienne ainsi que la vie du Christ), Le sens de la vie semble plus réfléchi mais également plus abouti. Certes le film peut également s’avérer plus difficilement abordable pour un public peu habitué à l’humour absurde, noir et burlesque propre aux Monty Pythons, mais il reste néanmoins un incontournable monument du rire. Le film est composé de plusieurs sketches abordant divers thèmes de la vie, comme la naissance, la mort, la guerre, l’éducation sexuelle, la recherche du bonheur ou encore les matches de rugby prof-élèves… Chansons, chorégraphies burlesques, révolte kafkaïenne d’employés du troisième âge, anges aux seins nus, tout y passe dans un décalage humoristique tout à fait entraînant. Un film insensé pour expliquer avec brio le sens de toute vie humaine sur terre. « Juste remember that you’re standing on a planet that’s evolving and revolving at nine hundred miles an hour… »

[Aminoël Meylan]

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