En ces temps troublés (oui, comme toujours), si vous êtes parvenu à ne pas entendre parler des États-Unis au cours des 3 derniers mois, toutes mes félicitations: vous vivez très certainement en collocation avec un ours, dans une grotte perdue quelque part au fin fond des Alpes grisonnes (Je suppose par ailleurs que vous lisez la Fribune par signaux de fumée, mais passons). Car, en plus de la sempiternelle hégémonie américaine, qui veut que les œuvres venant du pays de l’oncle Sam sont les seules que le reste du monde puisse recevoir et apprécier à la même enseigne, en plus, vous dis-je, il y a les élections présidentielles. Non, ne fuyiez pas, débouchez vos oreilles et décollez vos yeux: plutôt que de vous proposer une énième justification de la peste plutôt que du choléra, Lundispensable de cette semaine vous propose une édition spéciale USA. L’objectif de cette semaine: prendre un peu de distance avec l’image unique que renvoie ce pays en ce moment. Pour ce petit univers de la largeur d’un continent, c’est un patchwork culturel que nous vous proposons cette semaine, comprenant son lot de romans, film, musique, poésie, bandes dessinées.

Bonne lecture!

UNE SÉRIE DE PHOTOGRAPHIEA portrait of America, par l’Agence Magnum

L’agence Magnum a été créée en 1947 à New York par les photographes influents de l’époque, tels que Henri Cartier-Bresson ou Robert Capa. Dès lors, la mission de ses photographes, triés sur le volet, est de participer à cette coopérative qui oscille entre photos et journalisme, et ce en toute indépendance.

La série de photoreportages de différents photographes que constitue A portrait of America illustre de manière non-exhaustive la vie aux Etats-Unis d’hier et d’aujourd’hui. Des thèmes d’actualité sont traités : les nouveaux citoyens américains naturalisés à Ellis Island, lieu symbolique de l’immigration aux Etats-Unis, une portion du mur à la frontière avec le Mexique et les habitants qui y vivent ou encore les protestations d’Amérindiens contre la construction d’un oléoduc dans l’Etat de Dakota. Mais il y aussi des thèmes légers, comme la vie quotidienne des habitants et certains de leurs loisirs. Le tout forme une mosaïque qui reflète bien la diversité du pays. A découvrir donc, en attendant le verdict de cette élection controversée.

[Ariane Ducommun]

Pour en (sa)voir plus, cliquez ici.

From Sea to Shining Sea, de Hiroji Kubota, Minnesota, 1990.

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 UN ALBUMYou Want It Darker, de Leonard Cohen

Leonard Cohen, le bluesman canadien à la voix profonde, sort son nouvel album, deux ans à peine après le précédent. L’auteur-compositeur de 82 ans reste fidèle à son style et ses obsessions (la mort, la religion, les sentiments complexes), mais les amène à leur paroxysme dans You Want It Darker. Cohen pose un constat relativement pessimiste sur notre monde (et comment lui en vouloir) et n’hésite pas à nous confronter à notre propre désir de morbidité ;

« tu le voulais plus sombre, nous avons tué une flamme ».

Mais outre cet état du monde, Cohen, conscient plus que jamais de sa propre mortalité, semble dans cet album tirer implicitement une révérence. Pas celle de l’art, mais celle de la vie. Une acceptation du renoncement à l’approche de l’inévitable. Son titre Leaving the Table l’exprime avec beaucoup de clarté. Mais ce renoncement n’est en aucun cas ampli de regrets ou de calamité. Cohen, par sa scande et son amour pour l’imagerie religieuse, ferme sans larmes la porte sur ses années passées et nous livre un joyaux sombre semblant avoir été forgé dans la nuit la plus totale. Cohen nous invite dans cette obscurité qui n’a rien d’effrayante. Elle est au contraire comme un doux édredon. Le poète est encore en bonne santé et on espère encore un album avant son véritable déclin, mais si cet album a une utilité, c’est de nous dire qu’il n’a plus peur du néant.

[Guillaume Babey]

You Want It Darker, de Leonard Cohen, sorti le 21 octobre 2016.

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UN LIVRELe Dahlia noir, de James Ellroy

Le 15 janvier 1947 le corps d’une jeune femme sauvagement assassinée est retrouvé sur un terrain vague de Los Angeles. Coupé à la taille, mutilé d’un large sourire, vidé de son sang, brûlé et lacéré, le cadavre d’Elizabeth Short est l’objet d’un des meurtres les plus célèbres des Etats-Unis. L’enquête n’a pas encore été officiellement résolue à ce jour.

La macabre histoire du Dahlia noir, surnom octroyé à la jeune femme, avait de quoi intriguer James Ellroy, maître du roman noir américain. À partir du crime véritable Ellroy déploie une enquête complexe à laquelle il offre un dénouement fictif. Ce chef-d’œuvre du roman noir, porté par un ton cru et acéré, présente une Amérique corrompue, en proie à tous les vices, un monde violent où seule une pensée désabusée semble pouvoir survivre. La froideur du style et du propos ne prive pas pour autant le roman de sa poésie. Au contraire l’œuvre crée une beauté qui lui est propre : le crime, paradoxalement jugé inhumain, ainsi que le monde qui l’entoure invite l’écriture à épouser la poésie du mal, la poésie pessimiste du désenchantement. À l’instar des deux inspecteurs chargés de l’enquête, le lecteur développe au fil du récit une fascination malsaine pour la mystérieuse créature qu’est le Dahlia noir… deux simples mots qui évoquent un meurtre sadique et cruel, une poésie sombre et brutale.

[Julien Mossu]

Le Dahlia noir, de James Ellroy, Payot et Rivages, 2006.

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UN LIVRECanada, de Richard Ford

Etrange, me direz-vous, de proposer un livre qui s’intitule « Canada » pour une série consacrée aux Etats-Unis. Oui mais pour ma défense, l’histoire de ce roman est bien en partie américaine. Dell a 15 ans, il habite dans la petite ville de Great Falls dans l’Etat du Montana, lorsque ses parents se font emprisonner pour un crime qu’ils ont commis. Rapidement, sa sœur jumelle s’enfuit, mais il ignore où, et il doit faire de même afin d’échapper aux services sociaux. C’est ainsi qu’il se retrouve dans un endroit totalement isolé et abandonné, dans la région de Saskatchewan, au Canada, chez l’énigmatique Arthur Remlinger. Il découvre alors une vie brusque qu’il n’aurait jamais imaginée. Au-travers de ces épreuves, il s’interroge sur le bonheur, la vie et les erreurs que nous faisons.

Même si la première partie du roman décrit le crime de ses parents et le contexte qui l’amène au Canada, elle ne manque pas de captiver. Le transfert au Canada et les enchaînements qui s’ensuivent s’inscrivent dans un destin particulier et inattendu. Quant aux Etats-Unis, ils sont toujours là, en filigrane, si proches et si lointains à la fois.

[Ariane Ducommun]

Canada, de Richard Ford, Editions de l’Olivier, 2013.

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UN FILMSWISS ARMY MAN, de Dan Kwan et Daniel Scheinert

Mes amis qui voyiez Daniel Radcliffe comme le « sex symbole » de vos jeunes années, êtes-vous prêts, avec le drame américain Swiss Army Man, à envisager cet acteur sous un aspect totalement différent ? Attendez-vous au choc, lorsque vous le verrez dans son rôle de « couteau suisse », aidant Hank (joué par Paul Dano) à échapper à une île déserte, belle métaphore de l’isolement dans lequel il s’était enfermé socialement. Sorte de réécriture des Lettres persanes de Montesquieu, la solitude de Hank sera en effet brisée par ce « cadavre » qu’il devra initier à notre monde, qui lui est inconnu.

Ce film, écrit et réalisé par Dan Kwan et Daniel Scheinert en 2016, associe à l’émotif un aspect très scatologique qui pourrait rebuter, sans la singularité présente dans les personnages très touchants, dans la mise en scène, dans la bande-son presque a cappella, à laquelle ont participé les deux acteurs principaux. Le résultat est extrêmement singulier et bouleversant ; il sort des chemins battus, partage les émotions d’une manière nouvelle, sans ces « phrases-bateau » omniprésentes et qui rebutent un certain nombre d’entre nous.

[Alizée Lombard]

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UN AUTEUR DE BANDE DESSINÉE – Will Eisner

New York, la ville à la statue. Voilà qui résume à peu près tout ce que j’en sais. Des gens y habitent paraît-il. Qui ? Je n’en sais pas grand-chose, et le peu que j’en sais, c’est ce que Will Eisner m’en a raconté.

Certes, il ne me l’a pas raconté directement, et à vrai dire ça ne m’était sans doute même pas destiné. En effet, Will Eisner était (car il n’est plus, hélas!) un auteur de bande dessinée Américain, qui a donc sans doute écrit à destination de ses compatriotes. Il est le premier d’entre eux, dit-on, à avoir raconté la vie de gens ordinaires, plutôt que celle de super héros, dans ses albums dessinés. Pour être précis, il raconte la vie dans le Bronx, la vie de pauvres gens, souvent juifs, car il l’était lui-même.

Par ce qu’il a écrit et dessiné, il incarne une volonté de maturité pour la bande dessinée, maturité palpable dans ses albums. Et parce qu’il prenait son média au sérieux, il a aussi écrit un ouvrage théorique de référence concernant ce qu’il appelle alors l’Art Séquentiel.

Et c’est vrai que ça sonne plus sérieux.

[Benoît Richard]

Sélection d’œuvre de l’auteur :

Un pacte avec Dieu, de Will Eisner, Delcourt, 2004 (1978).

New York, de Will Eisner, Albin Michel, coll. “Spécial USA”, 1984.

Le Bronx, 55 Dropsie Avenue, de Will Eisner, Comics USA, 1987.

Peuple Invisible, de Will Eisner, Comics USA, 1992.

La Bande Dessinée, Art Séquentiel, de Will Eisner, Vertige Graphic, 1997.

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UN RECUEIL DE POÉSIELeaves of Grass, de Walt Whitman

Avant Bob Dylan, avant Allen Ginsberg, il y a avait Walt Whitman (1819-1882). Méconnu en France, où il est considéré comme un poète très scolaire, Whitman est pourtant sans l’ombre d’un doute, le père de la poésie moderne. Aucune œuvre de Whitman ne représente aussi bien l’avant-gardisme de ce dernier que Leaves of Grass (Feuilles d’Herbe) paru dans sa version finale en 1855. Ce recueil de plus de 200 pages déconstruit la plupart des règles traditionnelles de la poésie. Les strophes ne sont pas régulières, font la part belle à la prose et ne craignent pas la répétition. Le tout donne l’impression d’un dialogue intérieur du poète évoluant au gré du fil de ses pensées. Il parle de la vie,  de la mort, de la beauté des visages et bien entendu de l’Amérique. Car Whitman est un patriote. Un mot grossier de nos jours et pour des raisons assez compréhensibles. Mais pour comprendre les louanges de Whitman faites à son pays (notamment dans sa préface où il considère les Etats-Unis comme le pays le plus fondamentalement poétique), il faut remettre son œuvre avant-gardiste dans son contexte. Il est clair que Whitman, avant toutes choses, désirait démontrer la force littéraire et lyrique de l’Amérique encore jeune. L’identité culturelle et artistique des Etats-Unis était encore à construire. Et Whitman en est devenu l’un de ses architectes pionniers. Si vous désirez aller à la source de la poésie américaine et plonger dans une rivière d’images poétiques, ce recueil saura vous captiver et vous étourdir.

[Guillaume Babey]

Leaves of Grass, de Walt Whitman, Éditions José Corti, 1855.

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UN DESSINATEUR – Bleedman

Vous avez pu esquiver les productions culturelles américaines? Vous mentez! Ou alors vous avez esquivé une pléthore de musiques omniprésentes à la radio ou dans votre supérette préférée, des fastfoods diabétiquement clownesques, des romans traduits, des blockbusters et autres comédies où il faut sauver Noël ET SURTOUT! Vous avez eu une enfance sans la chaîne Cartoon Network. Certains diront que vous avez eu « de la chance », d’autres diront « pas d’enfance ». Sans doute Bleedman fait-il parti de cette seconde catégorie. Dessinateur à succès sur Internet, c’est sur le site de partage artistique DeviantArt qu’il se distingue depuis 2004, en produisant fanarts et fancomics. Leur spécificité? Ils mixent librement et réinterprètent les dessins animés, majoritairement américain, que l’on retrouvait sur la CN, en un même univers. Les Super Nanas, Le Laboratoire de Dexter, Samurai Jack, Courage le Chien Froussard, Billy & Mandy: Aventurier de l’Au-delà, j’en passe et des plus nostalgiques. Mais le projet n’explique pas à lui tout seul le succès du dessinateur: son dessin, à la patte si particulière, entre manga et cartoon, orient et occident (ajoutons que ce dessinateur est philippin), la forme de la narration de ces comics, tantôt tragique, tantôt comique, voir bouffonne dans le drame, font de Bleedman, une pierre angulaire de la production de fanarts sur Internet.

[Bérénice Balmat]

Pour lire les webcomics de Bleedman.

Pour consulter sa page Patreon.

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