Nous n’avancerons pas que la vie, ce n’est que la répétition en boucle d’un même jour (mettons, tout à fait au hasard, le jour de la marmotte), sur un air d’Un jour sans fin. Cela dit, les présentateurs changent, mais ce sont toujours les mêmes combats avec les mêmes puissances qui se tapent dessus que l’on entend aux informations. Les modes évoluent, mais ce sont toujours les mêmes courants rock, hip-hop et musique classique qui s’écoutent. Les auteurs défilent sur les rangées des libraires, et pourtant ce sont toujours les mêmes prix littéraires qui se donnent rendez-vous à la rentrée. Elargissons un peu notre propos : plus de 2000 années de philosophie se sont succédées, mais ne se résument-elles pas à l’affrontement de quelques grands courants ? Menons l’hyperbole à son sommet : l’un des plus vieux arts humains, celui de raconter des histoires, n’est lui-même que répétition. En effet, la narratologie ne dénombre que quelques maigres centaines de scénarii : au-delà de ce nombre, chaque schéma d’histoire n’est que la répétition d’une autre.  Au fond, il ne serait pas malheureux d’hasarder que rien ne change jamais vraiment, et qu’à la manière de poissons rouges amnésiques, nous tournons dans notre bocal.

Comment dès lors se convaincre de profiter des romans et des musiques que vous proposent Lundispensable de cette semaine ? En jouant sur cette mémoire défaillante de l’humanité, qui oublie bien vite cette impression de répétition, quand la technique apparaît innovante, talentueuse ou quand elle se défait suffisamment des canons contemporains pour se faire passer pour nouveauté.

Bonne lecture à tous !


UNE OEUVRE MUSICALE – Annum per annum, d’Arvo Pärt

L’orgue est un instrument remarquable. Souvent, nous le rattachons à l’Église et en même temps, il est peu probable d’en trouver un ailleurs. Annum per annum d’Arvo Pärt ne se détache pas de ce cliché. Nous pourrions qualifier le compositeur estonien de néo-médiévaliste. Le terme est non-officiel, mais il explique bien son style qui reprend le langage musical du Moyen-Âge tout en y ajoutant une couleur contemporaine qui produit une musique fascinante et pleine de bonne surprise ! Cette œuvre composée en 1980 travaille les différentes sonorités de l’orgue avec un thème musical syncopé, une petite cellule que Pärt transforme et varie en passant par les riches couleurs que l’instruments nous offre. Cette pièce semble demeurée hors du temps de par ses répétitions et nous emporte dans les paradis de la culture orthodoxe ! Annum per annum est le moyen, pour Arvo Pärt, de partager ses instants intimes de méditation.

[Raphael Eccel]


UN ROMAN –  Un certain M. Piekielny, de François-Henri Désérable

Le nom de « Piekielny » vous semble peut-être empreint d’une vague familiarité… si, un jour ou l’autre, La Promesse de l’aube s’est trouvée entre vos mains. En effet, dans le roman autobiographique de Romain Gary, ce M. Piekielny n’est autre que le voisin de Romain dans ses jeunes années. Un siècle plus tard, notre narrateur, un jeune auteur français, ressent le besoin impérieux de retrouver la trace de cet homme à première vue insignifiant.

Pas de grande péripétie dans ce roman d’enquête, non, mais un narrateur tout autant perdu que son lecteur dans ses tentatives pour démêler la fiction de la réalité. Pourtant, l’on comprend rapidement que notre guide à travers ce charmant dédale est un amoureux de l’imaginaire : cette investigation pour retrouver Piekielny « dans la réalité » en devient finalement une puissante ode à la fiction, à la littérature et à la liberté qu’elle procure. Un certain M. Piekielny, ou le plaisir exquis d’une lecture qui se joue constamment du glas de la réalité.

[Julien Mossu]


UNE TRAGÉDIE LYRIQUE – Phaëton, de Jean-Baptiste Lully

Imaginez dévorer votre sandwich préféré, mais qu’en l’occurrence il vous faut deux heures et demi pour le finir. Deux heures et demi de bonheur, deux heures et demi de bon goût mais surtout deux heures et demi d’oubli de soi-même. La Tragédie Lyrique Phaëton est tout bonnement un bijou ! Sur un livret de Quinault, l’histoire est celle de Phaëton, fils de Climène et du Soleil, qui, par ambition et fierté, laisse tomber son amour de toujours afin de séduire la fille d’un roi. Il faut cependant un nœud l’intrigue et c’est là qu’arrive son rival Epaphus, également épris de la princesse.  Le genre de la Tragédie Lyrique était une tentative française de rivaliser face à l’opéra italien qui exerçait une hégémonie musicale en Europe au XVIIe siècle. Ironiquement, son créateur, Giovanni Baptista Lully, est d’origine italienne, mais cela n’altère en rien la qualité de son travail. Phaëton mérite d’être écouté, ne serait-ce que pour sa chaconne au deuxième acte.

[Raphael Eccel]


UN ROMAN – Le Voyageur imprudent, de René Barjavel

Top ! Science-fiction ! Si à l’évocation de ce mot, vous vous êtes représenté autre chose que des vaisseaux dans l’espace qui font « piou-piou », des espèces aliens improbablement humanoïdes et une technologie surdéveloppée (principalement en boutons bigarrés qui clignotent de manière désynchronisée), félicitation ! Star Wars et plus généralement le dernier demi-siècle de science-fiction n’aura pas eu raison de vous ! Car s’il est bien un genre des plus vastes, c’est celui-ci. Et s’adonner à la lecture et/ou au visionnage d’une de ces œuvres précédant les années 60, c’est se promettre un beau décalage. Aussi, voici la science-fiction française des années 40.

Son titre, Le Voyageur imprudent, nous laisse entrevoir deux possibilités : ou un voyage géographique, ou un voyage temporel. C’est ce dernier que Barjavel explore en remettant entre les mains de ses personnages la noëllite, une substance multiple, capable de rembobiner ou d’accélérer la vie de qui la consomme… quand ce n’est pas de la bloquer éternellement dans le présent. Ainsi, dans le contexte de la seconde guerre mondiale, s’offre à Saint-Menoux, héros dégingandé de cette histoire, le voyage dans le temps et tous les dangers paradoxaux qui vont de pair. Mais surtout, délice pour le lecteur des années 2010, le récit nous propose un autre de ces vieux avenirs, ce futur imaginé il y a de cela presque un siècle.

[Bérénice Balmat]


Comment? Cette rubrique ose s’appeler Lundispensable sans parler de cette fameuse œuvre qui est selon vous la plus indispensable des indispensables?

Ecrivez-nous!

Lundispensable est une rubrique culturelle participative de la Fribune. N’importe quel membre de l’Université de Fribourg est libre de nous proposer un texte sur n’importe quelle œuvre ou média culturel, sans condition de rédactions autres qu’une longueur d’environ 150 mots. Aucun engagement envers la Fribune n’est demandé.

N’hésitez plus et participez à Lundispensable!