La justice européenne se mêle des conflits africains et secoue l’objectivité de toute une population. L’arrestation du général Emmanuel Karenzi Karake a remué les sphères dirigeantes rwandaises et réveillé l’esprit mobilisateur du Président. L’occasion de s’interroger sur la justice et sur la vérité. Des concepts si évidents qu’ils sont sans cesse remis en question. En particulier lorsqu’il s’agit de politique et de sauver la face.

Les motards manifestent (crédit photo ib)

Les motards manifestent (crédit photo ib)

Confronté aux informations européennes en même temps que rwandaises, il est difficile de faire la part des choses. L’actualité pose beaucoup de question et remet souvent nos certitudes à l’épreuve. Humblement, plonger dans la relation toujours un peu conflictuelle entre l’Afrique et l’Europe, ouvre les yeux sur l’ambiguïté de l’héroïsme et la diversité de la justice.

Après l’arrestation du Général Emmanuel Karenzi Karake (KK), de nombreuses manifestations ont lieu dans toutes les villes du pays. Impressionné par cet élan de solidarité pour un homme politique loin d’être tout blanc (hahaha), je m’interroge et demande à un chauffeur de moto s’il a manifesté. « Bien sûr ! » me répond-il. Là je suis vraiment bluffé par l’unité nationale ! et bluffé est bien le mot. Il me précise ensuite : « Si on n’y va pas, on peut faire de la prison ! »

–          Quoi ?

–          Si on trouve quelqu’un en train de travailler un jour de mobilisation, on le met en prison ! (il faut noter que ces obligations ne concernent que la classe « inférieure » mais en aucun cas les bureaucrates et l’administration.)

–          Mais comment les gens sont-ils informés ?

–          Tout le monde écoute la radio !

Encore la radio, la même qui transformait des hommes normaux en assassins ordinaires il y a 20 ans. La même qui transmet tous les discours du président Kagame en anglais…que 2/3 de la population ne comprend pas. D’ailleurs, alors que nous profitons des dernières lueurs du soir avec mon colocataire, nous entendons parler anglais à la radio  du gardien– qui ne s’arrête jamais. Il a l’air d’écouter avec beaucoup d’intérêt et de concentration. Nous l’appelons pour écouter avec lui. Après quelques minutes d’intense concentration, il nous tend la radio et dit : « Pas comprendre ! » Puis s’en va en nous laissant sa radio. L’ambition internationale du président, exprimée par la langue anglaise, semble se heurter à un défi générationnel qui risque de durer quelques années encore.

Mais la mascarade ne s’arrête pas là. 3 jours après avoir appris comment la « volonté manifestataire » du peuple était influencée, j’apprends par les journaux que le maire de Kigali demande aux 300 manifestants pacifistes qui siègent devant l’ambassade d’Angleterre de rentrer chez eux. Leur voix a été entendue par la communauté internationale. Donc, en résumé, le gouvernement demande expressément au peuple de manifester, puis le prie – s’il lui plaît – de mettre un terme au mouvement. L’occasion de montrer l’engouement populaire et de faire les gros titres des journaux. Mascarade vous dites ?

Il est très difficile de parler politique avec les rwandais. Ce n’est pas qu’ils ne veulent pas en parler, ils ne peuvent pas. Contester le président en public peut vous conduire en prison. Pire, dire que des Hutus ont aussi été tués durant le génocide, que KK, avant d’être un héros national est un assassin au même titre que les acteurs du génocide réduit votre espace de vie à une pièce fermée contiguë communément appelée cellule. Et lorsqu’on arrive à sortir quelques vérités de la bouche du peuple, il ne manque jamais d’affirmer toutes les qualités du président et les progrès accomplis par le pays. Comme pour se couvrir ou se faire pardonner.

Depuis une semaine, toutes les rubriques « opinion » du journal national The New Times (http://www.newtimes.co.rw/) s’insurge contre l’arrestation du général, condamne une violation des droits de l’homme et se révolte contre le déni génocidaire manifesté dans cette arrestation. Car évidemment, considérer qu’un libérateur du pays ait pu commettre des crimes, c’est nier le génocide. Alors oui, les rwandais sont un seul peuple, les ethnies n’existent plus, ils sont tous égaux en liberté et en droit. Mais pour reprendre le bon mot de Georges Orwell, certains le sont plus que d’autres.

Mais quand on y pense, n’est-ce pas exactement ce que fait la cinématographie occidentale depuis des décennies ? Avez-vous déjà vu un français se faire arrêter parce qu’il avait tué des allemands pendant la deuxième guerre mondiale ? Non. Est-ce qu’emprisonner des assassins de la résistance française serait nier l’holocauste ? Peut-être bien. Est-ce qu’on se ferait réprimander par la justice européenne si on affirmait que les alliées ont massacré des centaines d’européens ? Indubitablement.

Il semble qu’il n’y ait pas qu’au Rwanda que la justice ait choisi son camp.

Je remercie l’actualité rwandaise de m’ouvrir les yeux sur les réalités de l’histoire européenne.

Quoi qu’il en soit, il est incontestable que le pays a un énorme potentiel de développement et qu’il fait preuve d’innovation et de volonté. Mais baser l’avenir d’un peuple sur une vérité unilatérale et incontestable semble bien risqué quand on voit la stabilité relative de toute la région des Grands Lacs.