Je ne suis pas Charlie. Je ne dessine pas, je ne m’engage pas, je m’exprime peu. Par peur ou par paresse, je me tais parce que c’est plus confortable, parce qu’ainsi je suis sûre de ne déranger personne. Et puis, le choc. J’avais oublié qu’on tue, pour des idées. J’avais oublié que des gens sont morts pour que je puisse défendre les miennes. Je pensais que c’était acquis.

A force d’être libres, nous négligeons notre liberté. Nous sommes choqués, nous sommes émus par les évènements qui, chaque jour, nous sont relatés par les médias. Puis nous zappons. Nous ne réfléchissons pas, nous ne réagissons pas, nous ne nous indignons pas. Nous préférons les analyses rapides, le vite lu, vite vu, vite digéré. Nous avons l’impression, peut-être, que nous ne pouvons rien faire et qu’il n’y a rien à dire.

D’autres ont le courage de donner leur opinion, le courage de penser. Hier, des hommes sont morts d’avoir eu cette audace-là, assassinés par des fous. Alors, cela arrive encore, d’être tué pour une idée ? Oui, ça arrive. Tous les jours.

 Je ne suis pas Charlie, mais comme Charlie je suis libre. Libre d’avoir des avis, libre de m’exprimer, avec des mots, avec des dessins, libre de rire de tout, libre de lire ce que j’ai envie de lire, libre de dire ce que j’ai envie de dire, libre de ne pas plaire, libre de choquer. Et aucune forme d’obscurantisme ne m’enlèvera cette liberté, que par ailleurs nous nous devons d’exercer.

Musulman, juif, chrétien, bouddhiste, hindouiste, agnostique ou athée, de droite, de gauche, centriste, policier, caricaturiste, journaliste ou boulanger, affirmons notre réalité. Soyons fiers de ce que nous sommes, soyons fiers de ce que nous pensons, soyons fiers de le dire, car nous en avons le droit. Soyons fiers d’avoir ce droit. Soyons fiers de l’altérité de ceux qui nous entourent, soyons fiers qu’eux aussi soient libres, qu’eux aussi aient le droit d’être et d’exprimer ce qu’ils sont.

Le monde ne s’arrête pas à la limite de notre individualité. Le monde, ce n’est pas moi, c’est nous. Alors chaque jour, pensons-y. Prenons le crayon, prenons la plume, affirmons-nous. Battons-nous pour devenir plus entiers, plus libres car plus nous le ferons, plus la liberté d’expression prendra de la valeur.

Pour Charlie et pour tous ceux qui sont morts ou mourrons d’avoir eu une idée et de l’avoir dite, réveillons-nous. Soyons des êtres humains entiers. Indignons-nous chaque jour, fâchons-nous contre ce qui nous dérange. Cependant gardons à l’esprit que nous ne pouvons avoir ce droit sans le laisser à l’autre et que s’il est bon d’être libre, vivre en paix est plus important encore. Défendons-nous, soyons ce que nous voulons être. Mourons pour nos idées, d’accord. Mais de mort lente.