Opium afghan, faillite des politiques anti-narcotiques américaines ?

Fin octobre 2016, la presse internationale relayait la nouvelle augmentation de la production d’opium afghan se basant sur le rapport sur l’Afghanistan de l’agence onusienne UNODC (United Nations Office on Drugs and Crime). Ce rapport affirme qu’en 2016, la production potentielle d’opium a augmenté de 43% par rapport à 2015, passant de 3’300 tonnes à 4’800 tonnes. Cet article a pour objectif de souligner et de tenter d’expliquer les échecs patents de la lutte anti-narcotique américaine en Afghanistan.

Les raison du boom de l’opium en Afghanistan

L’opium a toujours existé dans la région du croissant d’or, qui comprend le Pakistan, l’Iran et l’Afghanistan. Il était l’un des commerces opérant sur la route de la soie et dès le premier siècle apr. J.-C, des villes afghanes comme Kunduz et Kaboul, ou pakistanaises comme Peshawar, ont été des relais et des pivots pour des marchands qui le commerçaient déjà.

C’est cependant seulement au 20ème siècle que les cultures d’opium vont prendre une place prépondérante en Afghanistan. Dans les années septante, la production tourne entre 100 et 300 tonnes par an. Ce qui n’est pas exporté en Iran est utilisé par les Afghans sous forme d’analgésiques. L’opium est alors prescrit comme un remède pour de nombreuses maladies, et beaucoup des 100’000 toxicomanes afghans de cette décennie le deviendront par ce biais. A la même époque, la production pakistanaise est de 150 à 200 tonnes par an et est principalement produite dans les districts frontaliers de l’Afghanistan dans le nord-ouest du pays. La géographie de la région, sa socio-ethnicité (avec les pashtouns présents dans les deux pays) et ses caractéristiques politiques expliqueront en partie le développement de l’économie de l’opium en Afghanistan dans les années 80. À ce transfert de la production du Pakistan à l’Afghanistan s’ajoute une série d’évènements qui précipiteront le boom de la production d’opium en Afghanistan.

Au Pakistan, en 1978, le général Muhammad Zia-ul-Haq annonce l’interdiction de la production, de la consommation et du commerce d’opium d’ici un an. Cela provoque une flambée de la production dans la dernière année d’autorisation, puis une délocalisation généralisée en Afghanistan des laboratoires qui raffinent l’opium en héroïne.

En février 1979, la révolution iranienne porte le religieux Khomeiny au pouvoir. Très vite, il interdit l’opium sur le territoire. S’il n’arrivera jamais à réduire la consommation des Iraniens, la production tombe quasiment au point mort et c’est l’Afghanistan qui comblera ce vide laissé.

La même année, l’armée soviétique intervient militairement en Afghanistan, pour tenter de maintenir le gouvernement communiste au pouvoir. La guerre détruit un nombre innombrable d’infrastructures, notamment des systèmes d’irrigation agricole. Il devient dès lors très difficile de cultiver des denrées standards comme le blé. Le pavot, plante beaucoup plus résistante, s’impose alors comme moyen de survie pour beaucoup de paysans afghans pauvres. D’autres, devant les combats, se sont réfugiés dans les hauteurs et là encore, le pavot y pousse très bien, contrairement aux autres cultures. Ajoutons à cela que la CIA mais aussi l’Arabie saoudite, financent à coup de millions de dollars des milices qui ont pris les armes et combattent les Soviétiques. Les Américains sont très peu regardants à cette époque sur qui ils financent, via l’entremise des services secrets pakistanais (ISI). Le but affiché est de faire de l’Afghanistan le « Vietnam des Soviétiques ». Il en résulte des groupes armés qui prennent peu à peu les rênes de la production d’opium.

Enfin la consommation d’héroïne européenne grimpe dans les années 80 et est perturbée par des problèmes de production en Asie du sud-est, plaque tournante du marché. En effet, les pays du « triangle d’or » (Laos, Birmanie, Thaïlande, Vietnam) sont frappés par de grandes sécheresses qui entravent les cultures de pavot et donc, la production d’opium et son raffinage en héroïne. L’organisation américaine DEA (Drug enforcement administration) réussit également à frapper très durement la production d’héroïne de Bangkok, pivot du marché mondial. Il en résulte un nouvel appel d’air pour l’Afghanistan.

Tous ces événements qui s’entrechoquent, amènent à un véritable boom de la production afghane d’opium qui passe de 350 à 875 tonnes entre 1986 et 1987. Celle-ci continue à augmenter jusqu’à atteindre 1980 tonnes en 1991 et l’Afghanistan devient le premier producteur mondial d’opium, place qu’il occupe toujours en 2016. Au-delà de ces évènements et de raisons socio-historiques, un pays en particulier a joué un rôle de premier plan dans le développement de l’économie de l’opium en Afghanisan : les Etats-Unis.

Le financement opaque des Etats-Unis

Près de six mois avant l’intervention soviétique de 1979 en Afghanistan, les Etats-Unis commencent à financer des groupes qui contestent le coup d’état communiste. Ils le font par l’entremise des services secrets pakistanais. La première année, 10 millions de dollars sont donnés par les Américains pour des opérations clandestines, les Saoudiens rajoutent quant à eux 25 millions de dollars pour des groupes contestataires. L’aide est cependant modeste jusqu’en 1984 où 3 milliards de dollars d’assistance militaire américaine auxquels s’ajoutent 2 milliards de l’Arabie saoudite sont donnés aux Pakistanais qui, encore une fois, distribuent l’argent aux groupes qu’ils estiment à même de combattre efficacement l’URSS et d’aller dans le sens de leurs intérêts

Au début de la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan, il existe des groupes de résistants proches des valeurs prônées par les Américains. Le financement est cependant presque exclusivement octroyé à des forces fondamentalistes. Il est très vite établi que certains de ces groupes violent les droits humains, les droits des femmes et sont grandement impliqués dans le trafic d’opium. Mais à ce moment-là, la drogue en Afghanistan est la dernière priorité des Américains. Toute organisation capable de « saigner les Soviétiques » est la bienvenue.

La production d’opium du pays va littéralement exploser après le retrait des Russes en 1989, passant à 1’200 tonnes, puis 1’600 tonnes en 1990, puis 2’000 tonnes en 1992. Si ce fort accroissement de la production d’opium peut s’expliquer par plusieurs facteurs, du délitement de l’Etat à la destruction des infrastructures agricoles (secteur qui représente 60% du PIB national avant 1978), en passant par les interdictions régionales de la production d’opium et la chute du marché sud-asiatique, il n’empêche que les Etats-Unis n’ont pas du tout pris en compte le phénomène, trop focalisés sur la défaite du grand ennemi soviétique. Au début des années 90, les aides militaires prennent fin et les Moudjahidin, devenus des seigneurs de guerre locaux surarmés, se tournent vers le trafic pour financer leur guerre, qui deviendra très vite civile. A cet instant, les Américains détournent les yeux du pays jusqu’à l’arrivée des Talibans au pouvoir en 1996. Et là encore, l’opium sera la dernière de leurs préoccupations.

Parenthèse talibane, des relations officieuses à l’intervention militaire

La prise de Kaboul par les Talibans coïncidera, quelques mois plus tôt, avec le retour d’Oussama Ben Laden en Afghanistan. Pendant leur période de règne qui va de 1996 à 2001, la production d’opium reste tout à fait stable, entre 2’000 et 3’000 tonnes par an et connaît même une croissance fulgurante en 1999, en passant à 4’565 tonnes.

En puissance pragmatique mais sans rentrer dans la connivence, les Etats-Unis verront dans les Talibans un pouvoir stabilisateur, à même de leur permettre de discuter de leurs intérêts géostratégiques. Le rapport cordial, et non pas enthousiaste, que les Américains entretiendront avec les Talibans se rompra en 1998 avec les attaques des ambassades américaines de Nairobi et de Dar es Salaam, revendiquées par Oussama Ben Laden. Les Talibans seront pressés plus de 30 fois par l’administration américaine de le livrer, ce qu’ils refuseront toujours. Et l’intervention américaine de 2001, en réponse aux attaques du 11 septembre, n’aura bien entendu rien à voir avec la culture du pavot.

L’intérêt supérieur sera de s’attaquer à ce qui est vu comme une atteinte à la crédibilité, au prestige et à l’hégémonie des Etats-Unis : il s’agira donc de déloger Ben Laden et ses protecteurs Talibans. L’intervention militaire se basera sur les mêmes ressorts que l’aide apportée dans la guerre face aux Soviétiques, à savoir s’appuyer sur des forces locales, souvent des Seigneurs de guerre liés au trafic d’opium. Une fois encore, les Etats-Unis détourneront quelque peu les yeux de la question de l’opium, au profit d’un objectif géostratégique jugé plus important.

Les contradictions de la politique américaine, bis repetita

Les Etats-Unis, dès 2001, soutiennent un nombre indéfini de potentats locaux, de Seigneurs de guerre et de trafiquants, en contrepartie de la lutte contre les insurgés de manière générale, et contre les Talibans en particulier. Car encore une fois, l’Afghanistan démocratique et débarrassé du trafic d’opium n’a pas semblé être un objectif prioritaire. Dès l’intervention, quelque 35 Seigneurs de guerre sont connus pour avoir reçu des millions de dollars du gouvernement américain en échange de leur assistance dans la bataille contre les Talibans.

De nombreux chefs de guerre impliqués dans ce même trafic continueront à bénéficier d’une certaine clémence américaine. Une impunité qui permettra à plusieurs d’entre eux d’infiltrer la sphère politique et de perpétuer un système de corruption. En témoigne ces chiffres qui, en 2005, montrent que 85% des élus provinciaux sont liés à des groupes armés. Quant à l’assemblée nationale, elle inclut cette année-là 40 membres associés à des groupes armés, 24 qui appartiennent à des gangs criminels, 17 trafiquants de drogues et 19 membres soupçonnés de crimes de guerres et de violation des droits de l’homme. Plus tard, en 2010, des dizaines de Seigneurs de guerres, responsables de la mort de civiles et parfois affiliés à l’économie de l’opium seront toujours présents dans le Parlement élu.

Au moment où les Etats-Unis se tourneront vers une politique répressive et basée sur l’éradication des champs de pavot, plusieurs officiels afghans seront toujours couverts par les Américains, ce qui amènera à un système à deux vitesses. Les uns, jugés utiles aux Américains, continueront leur trafic sans être inquiétés et les autres, souvent les plus faibles et les plus pauvres, seront harcelés et verront leurs champs détruits, sans qu’on leur propose une alternative économique stable au pavot.

La lutte contre l’opium s’est donc révélée être un échec car elle n’a tout simplement jamais été une priorité. De 2001 à 2011, 443 milliards de dollars ont été investis par les Américains en Afghanistan, dont 94% à des fins militaires et seulement 1% dans la lutte contre l’opium. Enfin, les Etats-Unis n’ont pas réussi à renverser l’opium afghan, car ils ne se sont pas attaqués à sa racine la plus profonde : la consommation. Au contraire, la répression a frappé les producteurs les plus fragiles, et comme toujours dans ces cas-là, l’économie des drogues s’en est vue dynamisée.

Quelles perspectives pour l’Afghanistan dans la lutte contre la production d’opium ?

Les perspectives pour l’Afghanistan sont plutôt pessimistes à court et moyen termes en ce qui concerne la lutte contre l’opium. Après presque 40 ans de conflits armés, de guerres, de pauvreté extrême et une expansion des périodes de sécheresses, l’opium s’est révélé être le seul palliatif viable pour la population rurale afghane. En 2008, 2,4 millions de personnes (10% de la population) vivaient grâce aux revenus de l’opium en Afghanistan, celui-ci leur rapportant quelque 730 millions de dollars.

Dans ce chaos, les Américains n’étaient tout simplement pas prêts à gérer la période post-talibane. Cette intervention, faut-il le rappeler, débute début octobre, un mois et demi à peine après les attaques du 11 septembre. Difficile donc d’imaginer que les Américains aient eu le temps de préparer minutieusement le déroulement des opérations extra et post-militaires.