Peut-on encore croire à une Union européenne ?

Le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes du gouvernement italien, Sandro Gozi, était l’hôte d’une conférence organisée par la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. L’occasion d’expliquer pourquoi, malgré les nombreux problèmes auxquels l’Europe a dû (et doit) faire face, il faut encore croire à un projet unique comme celui de l’Union européenne.

Cela vaut-il toujours le coup de croire au projet européen ? A cette question Gozi répond en évoquant la figure de l’un des pères fondateurs de l’Europe : Altiero Spinelli. Forcé à l’exil durant la Seconde Guerre mondiale sur l’île de Ventotene (au large de la Campanie, dans la mer Tyrrhénienne) par les fascistes italiens, ce dernier eut l’idée révolutionnaire de rédiger un manifeste pour une Europe unie, écrivant son projet fédéraliste sur des papiers à cigarettes conduits jusqu’aux tables des institutions nationales en toute clandestinité. « Et alors, si Spinelli a pu croire à une Europe de la paix en temps de guerre, pourquoi ne pourrions-nous pas le faire ? »

Comme celle imaginée à Ventotene par Spinelli, l’Europe d’aujourd’hui devrait se fonder sur la solidarité, l’état de droit, l’égalité et la liberté de tout citoyen – européens ou pas. Bien sûr tout n’est pas si simple et l’histoire de l’intégration européenne a été marquée par de nombreux problèmes. « L’un des obstacles les plus récurrents auxquels l’Union européenne fait face est lié à notre conception de frontière. Dans un sens littéral, le mot frontière renvoie l’idée du front ». Aller au front, voilà qui nous rappelle des moments historiques – qui, comme Monsieur Gozi le souligne, sont eux aussi européens – dont on ne peut pas être fier. On pense par exemple aux massacres perpétrés par les forces nazies. « Trop souvent ce mot a été cause de guerres ou discriminations et il ne peut plus être conçu de la même manière dans un monde globalisé, d’autant plus dans le contexte européen. »

Pour renforcer sa thèse, Gozi s’inspire du football et cite l’exemple de l’équipe suisse lors d’un match important contre la Lituanie en juin 2015. « En consultant les noms des onze titulaires, on peut lire Inler, Seferovic, Xhaka, Behrami, Rodriguez, Drmic, Djourou, Shaqiri. Pas exactement des petits-fils de Guillaume Tell ». Des suisses d’origine albanaise, kosovare, bosniaque, ivoirienne. Une façon de dire que lorsqu’il s’agit de marquer et gagner, l’origine importe peu. Il poursuit, « pourtant la Suisse est un pays qui, en 2009, lors d’un référendum populaire, a interdit la construction de nouveaux minarets dans la Confédération. C’est l’un des exemples les plus clairs du populisme ethnique ». Quelques années plus tard, lors du référendum du 9 février 2014, les Suisses disaient non à la libre circulation des citoyens européens, créant ainsi beaucoup plus de problèmes pour eux-mêmes que pour les citoyens de l’Union européenne. Les effets négatifs de cette votation se sont par exemple fait ressentir dans le cadre du programme Erasmus, comme le rappelle l’Association générale des étudiants de Fribourg (Agef) à la fin de la Conférence. Comme le vote du 9 février « la crise grecque, la crise migratoire et le Brexit sont des exemples clairs de la mauvaise réponse de la politique à des problèmes réels » selon Gozi.

Le premier aspect sur lequel M. Gozi se concentre est la question grecque. « On aurait pu résoudre la crise d’Athènes avec 20 milliards d’euros, mais on a préféré joindre les deux bouts provoquant des complications supplémentaires inattendues ». À son avis cette crise a montré comment le choix de l’équilibre des comptes et l’absence de solidarité au niveau européen ont produit un manque de confiance croissant vis-à-vis des institutions européennes, du Fond Monétaire International et des autres pays membres de l’Union européenne.

Deuxième point, la crise migratoire. Selon l’homme politique italien, l’intervention dans la Méditerranée avec les innombrables opérations de sauvetage « n’est qu’une tentative de sauver la dignité et les valeurs fondamentales de l’Europe, car ce qui compte avant tout n’est pas le statut légal du migrant mais sa personne ». Ayant donné la priorité à des questions légales et sécuritaires nous nous sommes éloignés des valeurs humaines et, par conséquent, des principes fondamentaux de l’Union européenne. La crise migratoire a également montré que certains problèmes ne peuvent plus être résolus par une approche nationale. Reprenant la métaphore du football Gozi développe « on risque de jouer sur un terrain qui n’était pas destiné à notre match ; on ne trouvera pas une solution tant qu’on ne jouera pas notre partie sur le bon terrain ». Les pays ont mis en place des réponses politiques nationales à des problématiques globales lorsqu’une intervention à l’échelle européenne semblait nécessaire.

Last but not least, le Brexit. La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne est un événement historique qui permettra, aux yeux du Secrétaire Gozi, de réformer l’Europe dans le sens souhaité par la plupart des citoyens européens. « L’expérience du Brexit a démontré comment une mauvaise utilisation de la machine démocratique a amené à des résultats qui n’ont pas grand chose à voir avec la démocratie et avec la volonté du peuple britannique. Le Brexit n’est que le résultat clair et net de tout un ensemble de choix motivés uniquement par la démagogie et l’incohérence menant les politiciens à communautariser les échecs nationaux et nationaliser les succès européens ». Il souhaite ainsi que la procédure de sortie de Londres de l’UE – devenue officielle le 28 mars passé – puisse inciter les pays européens à assumer une responsabilité majeure et motive les classes politiques des différents pays à soutenir une nouvelle phase de la construction européenne.

Quels devraient être, à l’avenir, les objectifs de l’Union européenne ?

Il va de soi que l’Europe a grandement besoin de retrouver le consensus politique acquis à la fin des années 1990. Cela nécessite de réorganiser son modèle institutionnel et de parvenir enfin à des résultats concrets en ce qui concerne les politiques migratoires, les politiques de sécurité et de défense, les politiques sociales ainsi que les politiques de la jeunesse.

La réforme institutionnelle de l’Union européenne est l’un des éléments indispensables de cette phase historique. Reprenant la thématique du Brexit, Gozi explique que les 73 chaises du Parlement européen laissées vides par le Royaume-Uni ont donné l’opportunité de se renouveler. « On aurait pu se partager ces postes mais cela n’aurait fait qu’empirer la situation et détériorer les relations entre les Etats-membres. Ainsi, on a décidé d’utiliser ces postes pour donner plus de pouvoir au Parlement européen, créant une entité qui sera composée des différents groupes politiques et par laquelle sera élu le Président de la Commission européenne ».

Cependant, il rassure que la réforme institutionnelle de l’Europe ne devra pas se limiter à des changements forcés post-Brexit. Le dirigent du Parti Démocrate relance l’idée d’une Europe de la défense et de la sécurité : « c’est une étape fondamentale pour trouver des solutions rapides à la crise migratoire et pour assurer la sécurité des citoyens européens vis-à-vis des terroristes. Il n’est plus suffisant de lutter contre le terrorisme et d’adopter des mesures de gestion des migrations sur une base nationale. C’est par contre le moment de s’unir, de partager les informations à disposition des différents Etats-membres, de créer une force de défense européenne qui soit capable de faire face aux innombrables défis d’un monde globalisé ».

À son avis, l’Europe devra aussi changer du point de vue social et « devenir une véritable Union sociale capable de contribuer à la mise en œuvre de welfare states (ou états providence) nationaux faisant office de contrepoids vis-à-vis de l’Union économique et monétaire ». L’idée proposée lors de la Déclaration de Rome du 25 mars 2017, puis reprise par Gozi lors de la Conférence, n’est pas de créer un welfare state fédéral européen mais plutôt une union d’Etats sociaux nationaux, en raison des différentes traditions, pratiques et préférences.

Enfin, suivant le bon exemple du programme Erasmus qui a permis à presque 5 million de jeunes d’étudier dans un autre pays de l’Union européenne, le Secrétaire d’Etat italien propose une « Europe qui multiplie les opportunités pour la jeunesse, ne se limitant pas uniquement au cadre de la mobilité universitaire mais élargissant le même système aux lycées et à tous ces jeunes qui ont des difficultés à rentrer dans le monde du travail, leur donnant la possibilité de se former, de connaître différentes cultures, traditions et langues dans une communauté ouverte et solidaire ».

Le 25 mars 2017, l’Union européenne a célébré le 60e anniversaire de son texte fondateur : le traité de Rome. Les prochaines soixante années ne seront probablement pas suffisantes pour que les citoyens européens voient en l’Europe leur patrie. Ce faisant, « pour laisser définitivement derrière les frontières intérieures, symbole d’un passé dominé par les préjugés et les discriminations, il faudra les remplacer par des frontières extérieures » qui définiront la nouvelle « patrie européenne ». Car, par définition, il n’y a pas de patrie sans frontières.

Sous cet angle, l’engagement de Monsieur Gozi montre que malgré les innombrables difficultés, la partie n’est pas du tout terminée. Pour sauver le rêve européen, la classe politique devra retrouver le courage et le pouvoir décisionnel qui ont manqué ces dernières années.