Lundi et mardi derniers, les étudiants matinaux ont découvert les couloirs ternes de l’Uni sous un nouveau jour : des affiches colorées ornaient les murs, les panneaux et les salles des campus de Miséricorde et de Pérolles afin d’appeler tous les étudiants à élever leur voix à l’unisson contre la potentielle hausse des taxes prévue pour la rentrée 2018. « Notre Uni n’est pas à vendre », « L’éducation est un droit, pas un produit sur lequel on peut spéculer » et autres slogans incitaient tous les membres de la communauté universitaire à être « Uni(s) contre la hausse », jusqu’à ce que les concierges les fassent disparaître, « sous ordre du Rectorat ». Ils seront tout de même restés affichés quelques heures dans ces bâtiments qu’on arpente si souvent machinalement, et peut-être seront-ils aussi restés dans la tête bien remplie des étudiants qui les auront aperçus… Ces propos ont également été relayés sur la page facebook « Stop la Hausse », créée en parallèle à l’affichage par des étudiants bien décidés à protester contre la vision libérale d’une Université gérée sans apparente consultation des principaux concernés ; les étudiants.

Pourquoi n’ont-ils pas attendu la mobilisation du 9 novembre ?

Petit récapitulatif de la contestation

Bien que l’AGEF ait réagi rapidement en exprimant ses inquiétudes dans un courriel (le 17 octobre) à tous les étudiants quant à la décision du Rectorat, dont elle dit n’avoir été informée que quelques jours plus tôt (le 10 octobre), les étudiants n’ont reçu une véritable explication de leurs représentants que dans un deuxième temps, le 31 octobre, dans leur prise de position officielle.

Il s’agissait bien sûr avant tout d’alerter, et c’était l’objet de la pétition mise en ligne directement après la communication de la décision du Rectorat. Puis il fallait aussi organiser la manifestation du 9 novembre. Mais entre temps, des voix se sont élevées par l’intermédiaire du collectif Stop la Hausse, du journal Spectrum ou des réseaux sociaux, pour faire part de leur mécontentement face à la hausse des taxes, mais aussi à la forme qu’a prise la contestation : sentir qu’on ne perçoit pas tous les enjeux de l’Université, qu’on ne maîtrise pas totalement les tenants et les aboutissants de nos activités et notre statut en tant qu’étudiant, qu’on est éclipsé des délibérations, voilà de bonnes raisons de se manifester !

En effet, le courriel de la rectrice, qui a soudainement surgi dans les boîtes mail des quelques 10’000 étudiants, précisant que les discussions avaient eu lieu en présence des représentants des étudiants au Sénat de l’Université, a contribué à renforcer le flou artistique qui se dégage du processus décisionnel au sein de l’Université. Quelle est notre marge de manœuvre réelle, à nous, les étudiants ? Et celle de l’AGEF, notre porte-parole ?

Politique universitaire, un fonctionnement opaque

On peut commencer par se demander quels sont les droits et devoirs qui reviennent au Sénat dans la prise de décisions universitaires. En tant qu’organe central de l’Université avec le Rectorat et l’Assemblée plénière, il est composé de 11 membres, dont 6 sont nommés par le Grand Conseil et le Conseil d’Etat et 5, dont un étudiant, par la communauté universitaire. Le Sénat possède une compétence à la fois délibérative, c’est-à-dire qu’il peut « adopter, sous réserve des compétences cantonales et fédérales, les documents définissant la politique générale de l’Université et les grandes lignes du développement de celle-ci, élaborés par le Rectorat », et à la fois législative, il vote donc pour « adopter les statuts de l’Université ainsi que les règlements et conventions qui concernent l’ensemble de l’Université » (Art. 33 de la Loi du 19 novembre 1997 sur l’Université). Le Sénat semble donc contribuer à remplir cette mission de délibération nécessaire au bon fonctionnement démocratique d’une telle institution. Pour autant, n’est-il pas relégué à approuver les projets soumis par le Rectorat, dont le pouvoir s’est accru à travers l’adoption de la Loi du 27 juin 2014 modifiant la loi sur l’Université ?

En effet, selon le dossier de novembre 2013 du Cercle La Brèche des Jeunes du Mouvement pour le Socialisme, la modification de la Loi Universitaire concernait, entre autres, la composition du Sénat universitaire : « La loi abandonne l’idée d’une majorité de représentants extérieurs à la communauté universitaire (telle que présentée dans l’avant-projet). Toutefois, cette concession est compensée par l’accroissement de « l’influence de ces derniers en leur conférant la présidence du Sénat ». Cette petite reculade ne doit pas faire oublier que le premier rapport du groupe de travail chargé d’évaluer la loi prévoyait l’exclusion totale du Sénat des membres de la communauté universitaire. »

Cette modification de la loi avait alors, d’autre part, fait des remous parmi les étudiants, en colère entre autres contre le nouveau mode de financement de l’Université. Celui-ci, basé sur la répartition d’une enveloppe budgétaire selon les résultats des différentes facultés (relatifs au nombre de diplômes délivrés, mais aussi à la rentabilité de projets et au taux d’« employabilité » des étudiants diplômés), mettaient ces dernières en concurrence. Ces propos, tirés du document Horizon 2020 publié par l’Université de Fribourg et approuvé par le Sénat en 2009, ont esquissé chez le Cercle La Brèche Fribourg en 2013 des doutes quant à l’avenir de l’Université, dont la concentration du pouvoir dans certains organes, occultes pour beaucoup d’étudiants, provoque un détachement de ceux-ci voire un désintéressement par rapport à la politique universitaire. On est donc rassuré d’entendre que l’AGEF se préoccupe de cette question, se positionnant pour « que le Rectorat revienne à une gestion collégiale, consensuelle et consultative » qui permettrait aux étudiants de ne pas se voir simplement acquiescer mais aussi de donner leur avis. Cela suffit-il néanmoins pour que les étudiants se sentent véritablement impliqués à l’Université ?

Stop la Hausse, un précédent genevois

Il suffit de sortir du contexte fribourgeois pour voir que le problème ne touche pas que la cité des Zaehringen et pour s’inspirer d’expériences similaires : il y a tout juste un an à l’Université de Genève, le rectorat a décidé « sans aucune consultation » d’augmenter les taxes d’inscription à l’Université. Lors de la séance de l’Assemblée de l’Université, réunissant l’ensemble des corps universitaires, une motion réclamant le retrait de cette mesure a été acceptée à 27 voix pour et à 5 voix contre. En marge de ces démarches officielles internes, des étudiants s’étaient alors mobilisés pour refuser la hausse des taxes et montrer du même coup qu’ils voulaient être consultés sur les sujets les concernant. Ils étaient allés jusqu’à occuper les locaux du rectorat et étaient parvenus à le faire reculer sur sa décision. Le communiqué de presse de la CUAE, le syndicat étudiant de l’Université de Genève, précise le déroulement des opérations : « A la suite de quoi, les étudiantes ont organisé une assemblée pour débattre de la suite. De très nombreuses discussions ont eu lieu sur des questions stratégiques pour l’avenir du mouvement. […] Néanmoins, la plateforme pourrait à nouveau appeler à la mobilisation si de nouvelles mesures venaient à péjorer la condition de vie des étudiant-e-s. » Ainsi, le collectif « Stop la Hausse » genevois a débouché sur la création d’une commission en accord avec le Rectorat formée de deux représentant-e-s du rectorat, de membres de l’assemblée de l’université et de 4 membres de « Stop La Hausse » afin de discuter des solutions relatives au budget de l’Université.

Et nous dans tout ça ?

Nous devrions garder en tête cet exemple de négociation comme source d’inspiration…

Pour que l’Université garde le sens qui lui est voué, c’est-à-dire de développer le savoir, certes, mais avant tout d’apprendre à faire et à vivre ensemble, il n’est pas nécessaire de s’engager formellement, de participer à toutes les assemblées existantes et de connaître le fonctionnement de l’Uni sur le bout des doigts ; il s’agit de se sentir appartenir à un projet commun, de pouvoir discuter, ne pas avoir peur d’exprimer son avis sur des questions qui vont au-delà de l’augmentation des taxes universitaires.

Et pour ça, les étudiants, tout comme les professeurs et les collaborateurs, ont peut-être besoin d’être plus aiguillés afin de ne pas se perdre dans les méandres de la politique universitaire (et cantonale…). Selon l’article de Spectrum, « l’AGEF a formé des groupes de travail chargés notamment de parlementer avec les autorités politiques ». Nous devons nous réjouir de cette initiative, tout en gardant à l’esprit que la négociation ne doit pas être opaque, quelle que soit la décision qui en ressortira.

La mise en place d’espaces de dialogue ne requiert pas forcément la création d’une nouvelle instance : quoi de plus simple que de se réapproprier l’espace physique, les couloirs de notre chère Université, afin de la défendre, tout en contribuant à la rendre un peu plus vivante ?

En bref, ne pas sous-estimer la capacité de tous les étudiants à se mobiliser, voilà l’enjeu de la mobilisation actuelle !

Rappel : Mobilisation le 9 novembre à 15h suivie d’une discussion publique au Centre Fries