La plupart des étudiants suisses se croient à l’abris de la précarité et regardent leurs voisins européens sans rien avoir à leur envier. La Suisse est-elle vraiment cet îlot de prospérité que l’on s’imagine, sans étudiants en galère, ni mésaventures ? Rien n’est si sûr.

colocation

À Genève ou Lausanne, il n’est pas rare d’entendre les histoires d’étudiants sans le sou et surtout sans toit qui dorment à gauche à droite ; enfin, où ils peuvent. À l’EPFL des jeunes squattent les bâtiments du campus ou dorment dans des voitures aux alentours. Les chambres d’étudiants sont trop peu nombreuses et le marché privé trop cher, on obtient donc une crise du logement si la ville ne développe pas des solutions rapidement. Plus près de Fribourg encore, il y a le cas de Neuchâtel où plus de 200 étudiants n’ont pas pu trouver une chambre universitaire à la rentrée passée. Pour l’Alfen, qui gère plusieurs logements étudiants à Neuchâtel, la situation n’a jamais été pire.  Se rediriger vers une régie privée et donc payer plus cher, retarder ses études, loger dans des conditons indignes, renoncer à l’école choisie pour aller vers une ville moins demandée, autant d’options qui se présentent avec regret à ces malchanceux toujours sur liste d’attente.

À Fribourg, sous les apparences, quelques étudiants en difficulté se cacheraient-ils dans nos Hautes Écoles et Université ? Heureusement, Jean-Pierre Gauch, directeur d’Apartis, n’a à ce jour jamais entendu parler de cas extrêmes du genre de Genève ou  de Lausanne dans notre jolie petite ville. Malgré cela, ce n’est pas parce que certains ne vont pas jusqu’à devoir squatter les bancs de l’école qu’on ne trouve pas des étudiants qui sont prêts à beaucoup, si ce n’est pas tout, pour trouver un logement peu onéreux. Qui sont-ils ?

« Ce n’est pas ce à quoi je m’attendais en venant vivre à Fribourg »

Hugo (nom d’emprunt), un étudiant zürichois a dû chercher une colocation en régie privée car la liste d’attente d’Apartis était trop longue. Le directeur d’Apartis l’admet d’ailleurs : « La liste d’attente est longue, environ 400 personnes, mais beaucoup trouvent un logement car des autres étudiants locataires partent. » On voit donc une rotation se faire de manière normale par le bouche à oreille, les réseaux sociaux, etc. Pour les personnes à qui Apartis ne peut pas donner satisfaction, les autres régies privées et foyers sont là, mais s’accompagnent souvent d’un prix plus élevé, d’environ 25% selon le directeur d’Apartis.

Hugo trouve finalement une colocation à Beauregard. Seul hic : un étudiant occupe sa chambre et lui demande s’il peut rester plus longtemps pour terminer son travail de Master. Comme il n’a pas d’autres possibilités et que la chambre lui plait, d’autant plus qu’elle est située en centre-ville, il accepte et dort sur un lit d’invité, dans le couloir. Après plus d’un mois, l’étudiant ne s’en va toujours pas et ne dit rien à Hugo du prolongement de leur accord. Il se voit alors contraint de vivre sans véritable sphère privée et passe son temps à la bibliothèque de l’université pour étudier.  « J’ai essayé de parler avec lui, on divisait le loyer de la chambre en deux, donc c’était quand même juste, mais pendant cette période j’étais un peu sur les nerfs. Malgré tout, j’étais content d’avoir quelque part. » Même si après quelque temps l’étudiant finit par partir, Hugo admet que ce n’est pas ce à quoi il s’attendait en venant vivre ici à Fribourg…

colocation2

La colocation, une expérience à double tranchant

Annick accueille des étudiants depuis trois ans à Corminboeuf et vit la colocation d’une façon un peu spéciale. Elle arrive de France en 1971 et vit la faim au ventre pendant les quatres permières années de ses études d’infirmière. Elle reçoit à l’époque une petite aide parentale et obtient une bourse d’études après deux ans de formation, ce qui l’aide tout juste à payer son loyer sur Pérolles et à se nourrir. Après plusieurs formations de niveau tertiaire et un parcours personnel plutôt difficile, elle décide en 2007 de s’installer seule dans un apartement très calme à Corminboeuf. Elle commence une colocation innatendue lorsque son fils revient vivre avec elle à la suite d’une rupture. Ils vivent pendant trois ans et demi à des rythmes différents et découvrent les effets positifs « à double sens » de cette vie commune.

Malheureusement, suite à cet épisode serein, Annick accueille une femme avec qui la colocation est un réel échec : « C’était des tensions terribles, elle était très autoritaire et a commencé à prendre tout le territoire que j’avais délimité pour moi : mon ordi, mes affaires… Après cette expérience, j’ai mis des mois à m’en remettre, je ne voulais plus refaire de colocation ».

Comme elle vit seule, les loyers payés par les colocataires sont selon elle une aide financière précieuse pour continuer à vivre. D’un côté, elle reçoit une aide ponctuelle et de l’autre côté, met à disposition une chambre peu coûteuse pour les locataires. « La chambre n’est pas en centre-ville, il faut payer les transports en commun, donc beaucoup de jeunes préfèrent chercher ailleurs. Mais je m’adapte aux demandes des étudiants, j’ai baissé le prix des deux chambres. » Annick réalise qu’avec une bonne organisation, elle peut se protéger de conditions de colocation désagréables, pour elle et pour la personne accueillie.

colocation3

Par la suite, huit étudiants et travailleurs se sont installés temporairement dans cet appartement. Beaucoup d’entre eux sont passés par des choses difficiles ; certains n’avaient pas assez d’argent pour manger convenablement, des étrangers qui faisaient Erasmus, mais aussi des étudiants suisses qui avaient besoin de calme et d’indépendance, lorsqu’à la maison le bruit et les soucis familiaux étaient présents.

« La rencontre est le propre de l’homme » nous livre-t-elle, « j’ai rencontré ces jeunes qui sont venus à moi et je les ai aidés, comme malgré moi. » À travers ce lieu, des jeunes en situation de précarité ont été aidés et l’ont aidée en retour. C’est l’exemple de ce français étudiant l’architecture qui n’avait pas d’argent pour se nourrir correctement et qui a ainsi perdu une quinzaine de kilos depuis son arrivée en Suisse. Annick l’a aidé à cuisiner, à bien manger et, en retour, il a rafraîchi le design de ses deux chambres d’accueil par son savoir technique.

Cette année, Annick constate contre toute attente une baisse des demandes de chambres sur le site de l’AGEF, où elle a l’habitude de poster ses annonces lorsqu’une chambre se libère. « Depuis les votations de février 2014, je n’ai plus eu de demande de location de la part d’un Erasmus. » Qu’en dit le directeur d’Apartis ? Sa fondation réserverait une soixantaine de chambres pour les étudiants faisant un Erasmus à Fribourg et elles seraient pratiquement pleines à chaque semestre. Même après cette mise en péril des accords bilatéraux, rien n’aurait vraiment changé dans la cité fribourgeoise.

Le logement à Fribourg, une situation inquiétante ?

La situation de Fribourg est donc loin de ce qui se passe dans les métropoles suisses, mais on le voit, ce n’est pas toujours tout rose. Doit-on s’inquiéter pour l’avenir du logement dans notre belle ville estudiantine ? Si l’on compte sur les projets actuels d’Apartis qui devraient amener sur le marché encore entre 550 et 600 chambres de plus, nos Hautes Écoles et l’Université de Fribourg ont certainement un avantage. Même si Apartis n’a pas d’accord avec ces dernières, les logements qu’il met à disposition représente une sécurité pour les étudiants de ces écoles. « On fait tout pour que des cas d’étudiants qui repoussent leurs études à cause de l’impossibilité d’accès à une chambre étudiante, comme à Neuchâtel par exemple, n’arrive pas » conclut le directeur d’Apartis.

Quelles solutions se prêtent alors aux rares étudiants en situation de précarité dissimulés dans la masse estudiantine fribourgeoise ? Comme 15% d’autres jeunes suisses, il est possible de toucher une bourse d’études ou un prêt d’honneur du canton et n’oublions pas que beaucoup d’étudiants ont un petit job à côté pour arrondir les fins de mois. Et puis, il serait possible de faire comme à Lausanne, où l’ALJF (Association pour le Logement des Jeunes en Formation) met à disposition des locaux temporairement inoccupés (de six mois à plusieurs années) ou comme à l’Université de Genève, qui, la rentrée prochaine, inaugurera un système de logement intergénérationnel qui consiste à échanger un peu de son temps et de son aide contre un espace habitable (1m2 = 1h/mois). Le futur du logement étudiant à Fribourg promet d’être plus tendu qu’aujourd’hui, mais certainement pas assez pour devoir retourner loger chez papa maman.

Bonne nouvelle !