RENCONTRE AVEC UN PESHMERGA

Sardar Fahim Abdulraman, né en 1978, a toujours vécu au Kurdistan. Aujourd’hui, alors que les frontières du pays sont menacées par Daesh, il prend les armes pour défendre les siens. Plongé au cœur même du conflit, quels sont les états d’âme d’un peshmerga ? 

Son quotidien, c’est le front : la chaleur, la peur, les tirs assourdissants…et pourtant, Sardar n’en démord pas : « Tout homme se doit de défendre son pays, car tout pays a besoin de docteurs, de professeurs et de combattants ! Je veux protéger mon pays et mon peuple. »

« Peshmerga », cela signifie littéralement en langue kurde « qui est au devant de la mort ». Un peshmerga, c’est donc un combattant kurde qui défendra son pays à tout prix, même au coût de sa propre vie.

Je suis moi-même d’origine kurde. Or, cet été j’ai eu la chance de pouvoir retourner dans mon pays d’origine pour revoir les miens. J’en ai donc profité pour suivre la trace des peshmerga, ce grâce à quoi j’ai fait la rencontre de Sardar, lui-même combattant.

Epoux de Jeyran Abdulraman Abdulkarim et père de trois enfants – deux filles et un garçon, âgés respectivement de 7, 4 et 1 an – il gagne tout juste de quoi faire vivre sa famille. En effet, le Kurdistan connaît actuellement une crise économique : le gouvernement, largement corrompu, est endetté et le peuple en fait les frais. Ainsi, Sardar n’a d’autre choix que de consacrer ses permissions à des emplois secondaires pour arrondir les fins de mois. Pourtant, cela ne semble nullement le décourager dans son combat contre Daesh. Au travers d’une interview, le peshmerga et sa famille nous disent tout sur son combat et sur leurs ressentis.

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Sardar, Jeyran et leurs 3 enfants, accompagnés du neveu de Sardar

Quel est le quotidien d’un combattant ?

Sardar : Nous sommes en garde toute la journée, on ne peut pas souffler une minute, sinon on risque d’être pris par surprise. Daesh menace à chaque instant de nous attaquer. Quand c’est le cas, on prend les armes pour défendre la frontière et on tire sur l’ennemi.

Comment avez-vous appris à combattre ?

Sardar : Au début nous ne recevions pas d’aide de ce côté-là, mais grâce aux journaux qui ont fait connaître la cause kurde et notre combat contre Daesh, beaucoup de pays nous sont venus en aide par des formations et des apports d’armes. On apprend à nous battre efficacement grâce à des formations offertes par des professionnels venus de France, d’Allemagne, d’Angleterre et des USA. Les français, les anglais et les allemands nous apprennent à tirer et à nous battre sur le sol. L’Allemagne, en particulier, nous offre une grande quantité d’armes modernes et de tanks de qualité, ce qui aide grandement sur le terrain. Les USA, eux, nous forment à attaquer depuis les airs. Quand je suis en permission, je dois reprendre mon arme chez moi pour pouvoir défendre les gens en cas d’urgence.

Y’a-t-il des femmes, dans vos rangs ?

Sardar : Les casernes des hommes et des femmes sont séparées, quoique très proches. Mais une fois au combat, on est tous mélangés ! Hommes et femmes confondus, on se bat tous ensemble pour repousser Daesh.

Et la peur, dans tout ça ?

Sardar : Les combats ne durent que quelques minutes, on n’a pas le temps de réaliser sa propre peur. Au début, c’est tellement effrayant que je ne peux même pas exprimer la peur ressentie, je n’ai qu’une idée à l’esprit : c’est ma peau ou celle de l’autre. Après la peur et l’assourdissement, on se rappelle les raisons de notre présence ici : on défend les nôtres. Tout de suite après, on n’est plus tout à fait soi-même, on devient instrument d’une cause plus noble, la peur s’envole et on oublie son propre corps pour se lever et combattre. La douleur n’est plus là. Le seul but se tient là devant soi : repousser l’ennemi pour sauver les siens. Parfois tu ne sais même plus si tu saignes ou pas, ton seul but est d’avancer. Souvent, on réalise par après qu’on est blessé…!

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Sardar avec son arme

Quelle est l’atmosphère, après la bataille ?

Sardar : Après l’attaque, si la victoire est là, on est euphoriques ! Mais quand les pertes sont lourdes, on ne pleure pas tout de suite…c’est plus tard, quand on revient à soi, que le moral est au plus bas et qu’on pleure nos morts.

Récupérez-vous les corps de vos camarades morts au combat ?

Sardar : On récupère un maximum de corps pour que Daesh ne puisse pas leur couper la tête et les mutiler. Autrement, les familles ne peuvent pas faire le deuil. C’est arrivé que pour récupérer un cadavre, deux hommes soient morts… Parfois aussi malheureusement, c’est impossible et il faut les abandonner.

Actuellement, les Peshmergas gagnent-ils du terrain ?

Sardar : En 2014 nous étions bien meilleurs, mais depuis qu’ils ont pris la ville de Mossoul ils se sont érigés en véritable Etat ! Ils sont bien plus efficaces… Ils ont pu récupérer les puits de pétrole de la ville – pétrole qu’ils vendent entre autres à la Turquie ! L’argent de la ville est devenu le leur, sans compter qu’ils se servent dans l’une des plus grande réserve d’armes. Ils sont devenus un Etat centralisé dans le lieu même où Saddham s’était caché à son époque ! En tant que peshmerga, nous voyons de nos propres yeux que les blessés de Daesh sont récupérés par les hôpitaux de la Turquie…

Et vous, Madame Abdulraman, quel est votre ressenti ?

Jeyran : Quand je l’ai épousé, je ne voulais pas qu’il y aille. C’était terrible, même les enfants pleuraient pour leur père, ils s’inquiétaient qu’il ne lui arrive malheur. Mais aujourd’hui je suis fière de mon mari, car sans des hommes comme lui on ne pourrait pas vivre en sécurité dans notre pays, on vivrait chaque instant avec la peur au ventre d’être envahi par Daesh. Mais je ne vous cache pas que mon cadet pleure toujours quand mon mari s’en va…

J’ai remercié monsieur et madame Abdulraman, et j’ai franchi le pas de leur porte. Juste avant de quitter les lieux, j’ai demandé aux enfants ce qu’ils pensaient de la situation de leur père.

La fillette de 7 ans a répondu : « Moi je parle toujours de mon papa à tout le monde, parce c’est un héro ! », suivie par la petite de 4 ans : « Quand je vais chez le docteur, je n’ai pas peur des piqûres, parce que moi mon père n’a pas peur de Daesh ! »

Contexte et situation actuelle du conflit

Depuis l’interview de Sardar, fin juillet 2016, les événements se sont précipités sur le front irakien de la lutte contre le groupe Etat islamique. En effet, une coalition hétéroclite a depuis émergé, composée de l’armée irakienne conventionnelle, de Peshmergas,  de milices chiites (soutenues par l’Iran) et sunnites (dont 3000 combattants formés par la Turquie) et épaulée par des frappes aériennes de la coalition internationale, essentiellement américaine. Tous se sont lancés dans une grande offensive sur Mossoul, cœur économique et dernier bastion du groupe Etat islamique en Irak.

On comprend dès lors que, plus que de perdre du terrain en Irak, ce qui est déjà le cas depuis le début de l’année, le groupe djihadiste n’est plus capable d’effectuer de contre offensive efficace. Le Kurdistan irakien et le reste de l’Irak ne sont cependant pas des territoires sanctuarisés. Le groupe islamiste continue de manière épisodique à effectuer des attaques, de type guérilla, comme à Kirkouk ou sous forme d’attentats-suicides, comme à Bagdad. Les forces en présence sous toutefois équivoques dans le pourtour de Mossoul ; on parle de 50’000 à 100’000 soldats de la coalition et de 3’000 à 8’000 djihadistes du groupe Etat islamique. La reprise de Mossoul, qui compte encore entre 1 et 1,5 millions d’habitants, devrait avoir lieu dans les semaines ou les mois à venir et mettre fin à l’existence de l’Etat islamique sous sa forme de proto-Etat en Irak. Toute la difficulté de la bataille résidera dans la réussite des coalisés à faire le moins de victimes civiles possible et à faire preuve de suffisamment de diplomatie pour éviter des affrontements entre les vainqueurs, notamment entre chiites et sunnites.

Suivre jour après jour l’offensive de Mossoul.

[Tristan Hertig]

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