Le Rwanda se soigne difficilement de plaies profondes ouvertes durant le génocide de 1994. La difficile reconstruction du pays passe par le pardon et le partage. Dans ce contexte, les églises offrent un espace d’échanges et de paix d’un secours immense pour la population. Au travail, au cabaret ou dans la rue, la religion n’échappe à aucune discussion. Elle unit les cœurs là où les souvenirs déchirent.

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Chorale de l’église évangélique de Musanze

L’histoire du Rwanda est traversée d’agitations civiles plus ou moins glorieuses. De l’unité d’un peuple, derrière un roi, à la division ultime et tragique, la religion a toujours eu son mot à dire. Quand dernièrement, il y a une petite vingtaine d’années, le pays s’est déchiré, c’était  pour des questions ethniques inventées de toutes pièces par les colonisateurs et les missionnaires. Ce pays était un des seuls d’Afrique à vénérer un dieu unique, bien avant l’arrivée des Abazungu (les étrangers blancs), et ces derniers l’ont utilisé à leur avantage pour convertir le peuple et lui imposer des idées occidentales. Entre autres, la mise en avant des différences ethniques et l’utilisation démesurée du « diviser pour mieux régner » ont écrit l’avenir du Rwanda depuis cette époque. Très influents, certains missionnaires catholiques furent les fervents défenseurs du concept de race dominante très en vogue sur le continent européen à la même époque. Les actions des catholiques avant et durant le génocide sont extrêmement critiquables. Pourtant, la foi des rwandais en ce Dieu unique et leur confiance inconditionnelle dans la lecture de l’évangile n’a jamais faibli après l’assassinat de leurs frères et sœurs. Au contraire, cette foi leur a permis de canaliser leur haine et d’invoquer le pardon plutôt que la revanche.

Elle a simplement pris une route différente.

Aujourd’hui, les lieux de culte prolifèrent dans tout le pays. Qu’ils soient évangélistes, adventistes, pentecôtistes, musulmans ou d’autres courants catholico-schismatiques, les offices sont remplis à chaque célébration et sont un passage hebdomadaire obligatoire pour tous les rwandais. Les villes sont presque quotidiennement emplies de joyeux chants religieux entonnés par les centaines de chorales en activité. Très loin des vieux chœurs grinçants qui sont presque la norme sous les latitudes européennes, elles sont elles-mêmes un hymne à la joie et au bonheur. Elles sont un temps de partage et d’échanges qui transcendent les jeunes et la réconciliation nationale. Si un chauffeur de moto-taxi insiste pour emmener son client visiter son groupe de chanteurs, le voyageur aurait bien tort de refuser ; les kilomètres dans la brousse et les tripes de chèvre au repas ne sont que de minces désagréments aussitôt effacés par le plaisir et la gaieté transmis par la musique des jeunes.

Chorale de la paroisse de Nyakinama

Chorale de la paroisse de Nyakinama

La création de chorales et l’engouement qu’elles suscitent trouve leurs sources dans les jours sombres du pays où les réfugiés rwandais au Congo chantaient des louanges pour combler l’ennui et réchauffer les cœurs. Les rwandais cherchent du soutien, le pardon, la force des autres et surtout, une voix commune à travers les rythmes et les mélodies.

Au travail, au cabaret (bar) ou dans la rue, la religion est un sujet toujours actuel et sans cesse remis sur le tapis. La foi est une vocation et les habitants du pays n’hésitent pas à la montrer. En effet, il n’est pas rare de trouver le chauffeur d’une organisation internationale englouti par une foule villageoise ou un groupe d’enfants. Il n’y a pas matière à s’inquiéter ; il prêche et ils écoutent. Il nourrit leurs cœurs et ils se rassasient.

D’ailleurs, du moins dans l’administration, les journées commencent toujours par une prière. Qu’importe que l’équipe soit homogène ou non, chacun prie à son tour pour les autres, dans un partage œcuménique sans fioriture.  S’ils doivent débattre ou confronter leurs pratiques, les collègues attendent la pause-café pour s’interroger. Si les uns abolissent l’alcool ou les viandes, les autres en reconnaissent les vices. Si les uns prient le dimanche, les autres comprennent bien qu’ils ont tout intérêt à se partager les jours de congé. En fait, ils ne débattent jamais vraiment. Parfois ils échangent des moqueries. Dans un pays qui a été autant divisé, on ne peut plus reprocher à son voisin de dire Jésus plutôt que Jehova. C’est une manière de reconnaître l’importance des choses. Lorsqu’on a été mutilé à cause de sa forme de crâne, on serait fou d’en vouloir à son voisin pour sa manière de vénérer le même Dieu.

Ils existent aussi, ceux qui ont cherché l’oubli dans l’alcool. C’est pour cela que les nouvelles religions l’interdisent catégoriquement. Certains n’ont plus confiance en rien. Ils se laissent rêver dans la bière à un monde plus doux où leurs souvenirs leur sont enfin retirés. Ils s’évadent dans la solitude ou se font remarquer pour se donner un peu l’illusion d’être aimés. Souvent, ils voyagent de ville en ville suivant les programmes des matchs de football. Ils troquent leur entrée avec la promesse d’une ambiance de folie ! Les Amavubis (les guêpes) unissent les rwandais derrière les metteurs d’ambiance. À leur niveau, comme les religions, ils sont un facteur fondamental de l’unité nationale.

Car oui, malgré les traces encore palpables de rancunes et de soupçons, le pays se reconstruit. Oui, l’unité nationale a depuis longtemps passé le stade d’illusion pacifiste. Oui, les Hutus et les Tutsis s’assoient côte à côte sur les mêmes bancs pour prier. Pour cela, pour tout cela, il aura fallu et il faudra encore mille noms de Dieu et une équipe nationale qui maintiennent vivant et immuable ce rêve commun de réconciliation, de vivre ensemble et de paix.