Je me lance enfin vraiment à l’assaut des campagnes avec mon traducteur et mon questionnaire ! Entre les paysages merveilleux et les contraintes administratives, un sommeil profond à ruiner le marchand de sable.

Enfants jouant dans un pré (Crédit photo: ib)

Enfants jouant dans un pré (Crédit photo: ib)

Le chef obtus

Pour mon étude, j’effectue des entretiens avec les fermiers de toute la région. Ce n’est pas la matière qui manque puisque 80% des rwandais vivent de l’agriculture. Comme tout ex-pays colonial qui se respecte, le Rwanda est soumis à une lourdeur administrative relativement ennuyante. Ainsi, le hasard des entretiens nous (avec mon traducteur) mène au chef d’un village un peu zélé qui tient absolument à montrer à tout le pays qu’il fait bien son travail. Il refuse catégoriquement de répondre aux questions si on ne lui montre pas un papier signé du bureau du district et nous interdit de continuer à enquêter dans son village sans ledit bout de feuille inutile. Que ce soit ici ou ailleurs, je ne vois pas très bien l’utilité d’une autorisation pour discuter avec la population. Ce genre de situation me fait vite perdre patience et l’attitude bornée du personnage n’arrange rien. Heureusement nous étions allés discuter avec l’agronome du district le jour précédent. Je dis donc au traducteur que nous allons sur le champ au bureau du district, que l’agronome va me reconnaitre et que tout ira pour le mieux. C’est effectivement ce qui se passe. Je n’arrive pas bien à cerner le sentiment du chef au sortir du bureau. Il vacille entre satisfaction d’avoir tenu tête à un blanc et déception de voir que je travaille dans les normes. Alors je sais bien ce qu’on dit : « en Suisse vous avez les montres et en Afrique on a le temps… ». Mais même, c’est toujours extrêmement frustrant de perdre une heure pour rien. Enfin…le chef a pu montrer à toute la population qu’il faisait bien son travail. Je vous remercie de me permettre d’extérioriser un peu.

Le gardien et le klaxon

Vous le savez, mon colocataire possède une usine de chips et comme son frère est en visite, il la lui montre. Moi, vu que je saute sur n’importe quelle occasion de m’occuper, je les accompagne. Nous arrivons à la fabrique devant la porte et nous klaxonnons pour que le gardien vienne ouvrir. Pas de réponse. Encore une fois… pas de réponse…alors on tape à la porte, sans succès. Comme le gardien est un des salariés les mieux payé de la fabrique, le patron se frustre de ne pas le voir à son poste. Il commence à s’énerver un peu. Comme il faut un volontaire pour escalader la porte, je me lance. La clé est de l’autre côté mais il n’y a personne. J’ouvre et la voiture entre dans l’enceinte. On klaxonne encore, on appelle le gardien. Personne. Définitivement personne. Alors on fait le tour des machines, on se demande ce qu’il faut faire. À cet instant, je vois une porte au fond de la cours et je me dis que peut-être le garde est sorti par là. Je m’apprête à aller voir si la porte est fermée et je me lance pour traverser le gazon. Et là, juste devant moi, couché sur le dos avec le fusil à pompe comme seule compagnie, le garde en train de ronfler. Il dort d’un sommeil si profond que le seul sentiment qu’il suscite en nous est la compassion et la jalousie. La jalousie parce que jamais nous n’avions vu quelqu’un dormir avec autant d’entrain (haha). Rien qu’en le regardant, on se repose. Mais bon…ce n’est pas très sérieux. Comme il a le fusil à pompe à portée de main, on n’ose pas aller le réveiller. Qui sait comment il pourrait réagir effrayé par des intrus ? Alors on rapproche la voiture, on klaxonne encore. Rien, rien à part l’envie toujours plus forte de prendre sa place pour le reste de la journée (il faut dire que les brochettes de la nuit précédente avaient été accompagnées de quelques Mützig qui se faisaient sentir). Alors on abandonne, on repart. Mais comme il faut fermer la porte de l’intérieur, je me reporte volontaire même si me retrouver seul avec un gardien vraisemblablement un peu éméché et armé, dont on peut imaginer le réveil soudain, ne me rassure pas vraiment d’autant que je m’apprête à escalader une porte comme un voleur. Autant dire que je suis heureux d’avoir fait quelques compétitions d’escalade de vitesse dans ma jeunesse. Je me demande sincèrement si j’aurais pu lui expliquer clairement la situation en kinyarwanda avant qu’il ne tire…

Musaza (Le vieux)

Une chose est identique en Suisse et au Rwanda, quand on vous surprend à fumer la pipe, on vous traite de vieux. Ça m’est arrivé. Le mot est très joli : « Musaza ». Le vieux, mais avec une connotation de sagesse. Lors des entretiens, mon traducteur ne dit jamais Monsieur ou Madame, mais Musaza, Papa ou Mama, ce qui donne vraiment le sentiment de vivre dans une immense famille. Pour mon étude, je m’intéresse aussi aux données démographiques et je demande l’âge des personnes interrogées. Un musaza, vraisemblablement surpris par la question, a réfléchi longuement et profondément puis est allé chercher sa carte d’identité au fond d’une cachette pour pouvoir nous répondre. Il est un âge où les ans ne comptent plus…

Un combat de poulet

Pour terminer, une petite histoire un peu dégoutante. Nous menons un entretien avec une paysanne en haut d’une magnifique montagne. Imaginez le Rwanda comme la Suisse, avec des lacs, des montagnes et des cultures en terrasse, sauf que les montagnes en question sont vertes jusqu’à leur sommet. Un paysage presqu’entièrement façonné par l’homme, splendide, irréel. Au milieu de ce décor de rêve, 4 petits poulets se battent pour un morceau de nourriture. Vu leur acharnement et leur conviction, je me dis que le met doit valoir son pesant d’or. Pendant que le traducteur discute, je suis les poulets du regard dans leur lutte acharnée en essayant de saisir l’objectif de leur lutte. Je ne suis pas déçu. Les quatre poulets se battent pour un bébé souris. Sans commentaire. Mais quand je le signale, moitié euphorique, un quart dégoûté et un quart hilare, au traducteur, il me dit : « ben ouais c’est un bébé souris ! » stoïque, réaliste, décevant.