CIS

Au moment-même où le risque de fracture entre les sociétés occidentales et leurs minorités musulmanes est exacerbé par les événements de Paris, l’UDC fribourgeoise a décidé de lancer une initiative contre le Centre Islam et Société (CIS) de l’Université de Fribourg. Reflet de la méfiance croissante face à l’islam, cette initiative risque de cliver la société en s’attaquant à un projet qui veut pourtant la souder. Il est grand temps de parler de l’intégration des musulmans en Suisse, thème essentiel qui ne peut plus rester tabou.

Le destin aura voulu que le Centre Islam et Société de l’Université de Fribourg vive ses premiers jours dans le climat tendu du débat subitement omniprésent autour la place de l’islam dans les sociétés européennes. Entre les attentats de Paris, les manifestations de Pegida en Allemagne et le départ de jeunes européens pour faire le djihad en Syrie, la question de l’intégration de la minorité musulmane dans la société suisse occupe enfin le devant de la scène politique. Car c’est une réalité, pas forcément facile à avaler : l’intégration des musulmans en Suisse est un échec – au moins partiel -, le dialogue interreligieux n’a pas pris, le tissu d’échange culturel et social reste très lâche… Bref, alors que l’on dénombre plusieurs centaines de milliers de musulmans en Suisse, l’islam reste mystérieux, méconnu, et donc effrayant aux yeux de nombreux citoyens…

Depuis l’annonce du projet, l’UDC a tenté par tous les moyens d’éviter la création du Centre Islam et Société à Fribourg. Craignant que le CIS ne donne accès aux universités suisses à des « prédicateurs de la haine », dénonçant le financement de la future « formation d’imams » avec l’argent des impôts, redoutant la perte du caractère chrétien de l’université, le parti conservateur voit la création de ce centre d’un mauvais œil. Lorsque l’UDC avait déposé un mandat contre le CIS au niveau parlementaire, elle avait reçu un soutien partiel du PDC et du PLR. Entretemps, les deux partis de droite ont fait volte-face. L’UDC, par contre, a décidé de lancer une initiative contre le Centre Islam et Société et semble prête à se battre pour faire inscrire dans la Constitution fribourgeoise un article « n’autorisant pas la création d’un Centre Islam et Société tel que projeté et empêchant ainsi qu’une quelconque formation étatique d’imams soit instaurée ». Comme souvent, l’UDC a le courage de mettre le doigt sur une probable inquiétude populaire, qui sans elle resterait sans écho dans le monde politique. Mais comme presque toujours, elle ne propose pas de solution, préférant se caparaçonner dans sa logique d’exclusion et d’ignorance.

Une argumentation hybride pour des objectifs douteux

Comme trop souvent avec les initiatives de l’UDC, il est à craindre que le débat d’idées qui doit réellement avoir lieu (quels sont, en fait, les objectifs du CIS ? comment initier le dialogue interreligieux ? quelle(s) approche(s) pour faire naître un « islam de Suisse » ?) ne glisse rapidement vers un débat irrationnel (avez-vous vous peur de l’islam ?). Pourtant, l’UDC, qui utilise de longue date la méfiance vis-à-vis de l’islam comme thème électoral, s’est défendue de toute islamophobie et avance une argumentation nuancée, sur laquelle il vaut la peine de s’arrêter posément…

En premier lieu, l’UDC estime les investissements prévus « inacceptables étant donné les difficultés financières du canton ». Impossible de nier que l’agenda choisi n’est pas idéal lorsqu’on connaît les mesures d’austérité mises en place par le canton de Fribourg. Les moyens mis à disposition du CIS par l’Université s’élèveront à 250’000 francs annuels auxquels s’ajoute une contribution fédérale équivalente. Une fois mis en balance avec les 200 millions de budget global de l’Université le CIS ne pèse plus très lourd… Et dans le fond, peu importe ! « Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance ! », disait Abraham Lincoln… Le sarcasme fait rarement bon ménage avec la couardise politique.

Par ailleurs, l’UDC dénonce l’utilisation de fonds publics pour financer le CIS. Argument douteux dans un pays où la séparation entre Eglise et Etat est loin d’être parfaite. L’impôt ecclésiastique pour les particuliers ou les entreprises (selon les cantons) est souvent dénoncé… Un impôt d’ailleurs dont les communautés musulmanes ne bénéficient pas, alors que leurs membres paient leurs impôts comme tous les travailleurs. Conséquence notable, le financement de ces communautés provient en grande partie de pays du Golfe, où la lecture du Coran est souvent radicale, par opposition évidente aux pays des Balkans (dont est issue l’immense majorité des musulmans de Suisse) où l’interprétation des textes est habituellement moins rigoriste… Bref, un bel auto-goal dont il faudra certainement parler, un jour.

Ensuite, l’UDC regrette qu’en « intégrant le CIS en son sein, la Faculté de théologie ne perde son caractère chrétien, et donc sa renommée internationale ». La première partie de l’argument est inéluctable, mais la question de la renommée laisse songeur. Alors que de nombreuses voix, religieuses et politiques de tous bords, appellent au dialogue entre religions, la Faculté de théologie de Fribourg, traditionnellement fortement catholique, fait preuve d’ouverture et de modernité en installant en son sein le CIS. Le caractère avant-gardiste de la démarche ne peut que rajouter à la réputation de la Faculté de théologie. Sauf, sans doute, aux yeux de fondamentalistes religieux (chrétiens comme musulmans) ou de jusqu’au-boutistes  politiques.

Finalement, l’UDC craint que l’ouverture du CIS ne « constitue un premier pas vers une formation complète de la religion islamique » et parle de « formation d’imams ». Il semble donc utile de rappeler ici que les universités suisses ne forment en soi ni curés ni pasteurs (et a fortiori ne formeront pas d’imams), mais des théologiens. Ces théologiens peuvent être par la suite employés par les communautés religieuses en tant que curés ou pasteurs. Et donc, si la future formation proposée par le CIS est satisfaisante aux yeux des communautés musulmanes, certains diplômés ayant suivi le cursus de théologie musulmane pourraient être engagés comme imams… L’UDC, elle, y voit avant tout la possibilité pour des prédicateurs d’un islam radical d’accéder à des conférences ou des cours d’une université suisse. Cette crainte est légitime, mais ne faut-il pas faire confiance aux coordinateurs du CIS, qui veulent justement l’inverse : proposer en pleine lumière des cours universitaires « islamiques » pour mieux lutter contre l’islam radical souterrain. Pour que la minorité musulmane s’intègre mieux au tissu social suisse et lutter contre toutes formes de fondamentalisme, il est nécessaire que notre pays propose des formations religieuses islamiques intégrant les notions de droit, d’histoire, de langue et de religion propres à notre pays. Les imams seraient ainsi, à terme, majoritairement des musulmans ayant grandi en Suisse et ayant suivi une éducation contrôlée donc compatible avec le tissu social et politique de notre pays, alors que la plupart d’entre eux viennent actuellement de l’étranger, et sont donc souvent issus de systèmes partiellement, voire absolument incompatibles… De plus, il faut que les théologiens des religions traditionnelles chrétiennes et autres universitaires aient accès à une connaissance précise et objective de la religion islamique. Le jour où tout ceci sera en place, l’intégration des musulmans en Suisse aura une réelle chance de réussite.

L’intégration, l’éducation et le dialogue en guise d’armes face au radicalisme

Notre présidente Simonetta Sommarruga déclarait d’ailleurs à Riga lors du sommet européen contre le terrorisme que « le moyen le plus important, mais qui n’a peut-être pas un résultat immédiat, c’est l’intégration dans la société. C’est peut-être la tâche la plus importante de tous les gouvernements. » Et justement, le CIS aspire à l’échange et au dialogue, visant, entre autres, à renforcer l’intégration des musulmans, et ainsi à lutter contre le radicalisme religieux. C’est cette lutte qui sera la plus efficace pour nous protéger du terrorisme à long terme, sujet brûlant de l’actualité et grandement responsable de l’islamophobie en Europe.

Soyons clairs : croire que favoriser l’intégration de la minorité musulmane nous prémunira rapidement contre l’intégrisme islamiste serait naïf. Tout comme imaginer pouvoir un jour éradiquer la pensée extrémiste. Le fondamentalisme religieux, qu’il soit musulman, chrétien ou juif, ne cessera jamais d’exister, et les moyens de lutter contre celui-ci doivent malheureusement comprendre des mesures répressives et sécuritaires. L’islamisme radical n’est depuis longtemps plus uniquement d’ordre religieux, mais aussi politique. Il faut donc le dénoncer et le combattre, comme on le ferait pour tout autre parti qui appellerait à la discrimination, à la violence ou au prosélytisme guerrier… Mais le plus important est autre part: admettre que la mauvaise intégration des musulmans est le terreau le plus fertile qui soit pour l’islam radical. « Le plus difficile, sans doute, est de comprendre pourquoi quelqu’un s’est radicalisé, pourquoi des jeunes de notre société veulent aller faire le djihad… », déclarait encore Simonetta  Somarruga à Riga.

Alors oui, il faut lutter sans merci contre le djihadisme, l’islamisme radical et ses préceptes moyenâgeux, mais jamais il ne faut cesser de remettre en question notre propre société et les mutations extrêmes qui sont en cours. Il y a 40 ans, les femmes se baladaient en jupe dans les rues de Kaboul, et sont aujourd’hui forcées de porter une avilissante burqa. Dans le même temps, il est devenu presque normal chez nous que des fillettes mettent des strings et se maquillent quotidiennement pour aller à l’école primaire… Les exemples du genre sont légion, et très souvent une évolution occidentale probablement démesurée peut être opposée aux retours en arrière de certaines sociétés musulmanes. N’oublions pas de balayer devant notre porte avant de crier à l’infamie. On finit toujours par crever d’une maladie dont on ne cherche pas à comprendre la genèse.

Prendre uniquement des mesures dont le but est de bêtement contrecarrer les évolutions liées à l’islam au sein de notre société par l’interdiction et la répression (interdire les minarets, interdire la burqa au Tessin, empêcher l’islam d’être représenté au sein d’une université), c’est le niveau zéro de la clairvoyance politique. La minorité musulmane dans sa globalité ne peut que se sentir attaquée, et le fossé entre notre société et les musulmans se creusera une fois de plus… L’UDC est têtue et veut nous faire avaler qu’il y a une chance d’exclure l’islam du paysage religieux et social en Suisse, ce qui est ni possible, ni souhaitable.

Le nœud du problème, c’est l’incompréhension, l’ignorance et la méfiance. La solution passe par l’échange, le dialogue et la découverte de nos différences. Pour éviter d’en arriver à devoir imposer par la force et la répression les mœurs suisses à la minorité musulmane, tentons de mettre en place un système d’éducation permettant l’émergence d’un « islam de Suisse » adapté aux règles juridiques et sociales de notre pays ! C’est à coup sûr l’approche la plus efficace pour lutter contre les idées et les évolutions sociales apportées par l’islam radical, incompatibles avec notre société. Avec l’atout supplémentaire de souder les minorités autour de valeurs communes plutôt que de cliver la société en raison de différends religieux. Gardons en tête que le but des islamistes radicaux est justement de désunir la société entre les musulmans et tous les autres. À nous de former un abîme entre nous citoyens (musulmans et non-musulmans) et eux, les fondamentalistes.

Le Centre Islam et Société aspire à l’échange et la découverte, et c’est en ce sens qu’il est un moyen puissant de lutter contre le radicalisme religieux. L’interdire serait donner raison aux musulmans persuadés qu’ils ne sont plus les bienvenus dans notre pays. L’interdire serait creuser encore un peu plus le fossé déjà trop profond entre de nombreux musulmans de Suisse et la société dans laquelle ils vivent. L’interdire serait même faire le jeu des islamistes radicaux. Alors : longue vie au CIS !

 

Alexandre Dupraz