A l’annonce d’un probable accord sur le nucléaire iranien trouvé à Lausanne, un potentiel réchauffement des relations entre les Etats-Unis et l’Iran pourrait s’observer à l’avenir. Ce rapprochement pourrait redistribuer les cartes des forces géopolitiques au Proche et Moyen-Orient. Afin de mieux saisir les enjeux principaux et les comportements des deux puissances, la Fribune établit ici un bref aperçu des relations entre Washington et Téhéran depuis la moitié du siècle passé. Alternant amour et haine, main tendue et gifles, excuses et rancœur, les comportements de chacun ont été parfois inexplicables. Ce destin croisé permet de comprendre l’ambigüité présente dans les relations et les stratégies géopolitiques de différents Etats. Afin de régler cette situation en cours depuis plus de 60 ans les deux acteurs devront faire preuve de sagesse et oublier leurs rancunes mutuelles.

photographie des premiers ministres américaine et iranien avec leurs conseillers respectifs.

On oublie trop souvent que les deux pays ont connu des périodes durant lesquelles leurs relations étaient clémentes voire amicales. Les Etats-Unis ont souvent montré de la compassion envers les pays du Sud résistant aux puissances colonisatrices. Les positions politiques anticoloniales de Washington eurent bonne presse en Iran. Pourtant, en 1953, les ingérences américaines et britanniques via une coopération de leur service de renseignements respectifs changèrent la nature des rapports qu’entretenaient ces deux Etats. Mohammad Mossadegh, alors premier chef du gouvernement démocratiquement élu en Iran, est chassé du pouvoir. Son erreur : vouloir nationaliser l’industrie pétrolifère. Les enjeux énergétiques au Moyen-Orient et le contexte de Guerre Froide plaçaient l’Iran au centre des préoccupations géostratégiques des grandes puissances de l’époque. Ce coup d’Etat du 19 août 1953 replace le chah Mohammad Reza Pahlavi à la tête de l’Etat iranien et met aussitôt fin à la démocratie à peine née. Ce moment marque le retournement des relations entre Iran et Etats-Unis. Car après avoir manifesté leur différend à la Grande-Bretagne qui souhaitait contrôler l’Iran, les voilà qu’ils s’allient à ce même acteur et privent dès lors un peuple de son droit à l’autodétermination. Dès lors, les Etats-Unis n’ont cessé d’influencer les affaires intérieures iraniennes et de contribuer au maintien de la monarchie au pouvoir.

Après le retour illégitime du chah, l’opposition au régime se fit de plus en plus ressentir au sein du peuple iranien. Ce dernier avait le sentiment que l’indépendance de son pays avait été offerte aux Etats-Unis. D’ailleurs, pour marquer son désaccord, la société civile s’est fortement mobilisée contre le chah. L’ayatollah Rouhollah Khomeiny représentait certainement les plus sévère et virulent opposant au régime qu’il voyait capituler face à la puissance américaine.

Pourtant il faut nuancer cette vision d’un chah abdiquant face aux Occidentaux. Mohammad Reza Pahlavi avait pour dessein de faire de son pays la grande puissance du Moyen-Orient. Pour y parvenir il fallait que les puissances occidentales telles que la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis restent à l’écart de la région, en d’autres termes qu’elles perçoivent l’Iran comme un allié. Ce fut pratiquement fait lorsqu’en 1971, les forces britanniques quittèrent la zone. Aussitôt l’Iran profita du pétrin dans lequel s’étaient mis les Etats-Unis au Vietnam pour faire signer au président Nixon un accord confiant la responsabilité de la sécurité du Golfe Arabo-Persique à l’Arabie Saoudite et à l’Iran. Dans les faits, l’Iran tenait les rênes du territoire. Ayant atteint son objectif, l’enjeu fut ensuite de le consolider afin de faire perdurer la situation. Dès lors, Etats-Unis et Union soviétique étaient placés dans la catégorie des acteurs dont il fallait se méfier, celle des rivaux potentiels.

Du côté américain, certains hauts responsables jugeaient cette situation problématique mais la plupart voyaient l’Iran comme un allié face à l’ennemi numéro un du moment, le communisme.

Changement radical en 1978 avec la Révolution iranienne qui éclata et renversa la dynastie Pahlavi. Des oppositions vinrent de milieux divers et variés aussi bien formés de leaders religieux que de propriétaires ou d’entrepreneurs. Dans ces conditions, la Révolution blanche, série de réformes à grande portée, ne put calmer les tensions, car ne répondant pas à toutes les revendications. En 1979, la République islamique d’Iran naquit et l’ayatollah Rouhollah Khomeyni, après 14 ans d’exil, en prit la tête.

Cette révolution était autant dirigée contre le chah que contre l’ingérence américaine. Et lorsque le président Carter consentit à protéger et accueillir le chah durant sa fuite, ce sont cette fois-ci les étudiants iraniens qui entrèrent de pleins pieds dans les échauffourées en s’attaquant à l’ambassade américaine à Téhéran en novembre 1979. Avec une cinquantaine d’otages américains, ils exigèrent le retour du chah en Iran afin de le juger. Cet événement des otages se transforma en crise, portant le nom de l’Affaire des quatre cent quarante-quatre jours. Aux USA, cette crise était perçue comme un affront national, ce qui profita à Reagan lors des élections de 1980.

Après la révolution, Khomeiny continua de fustiger les Etats-Unis, ce qui ne le poussa pas pour autant à se ranger du côté soviétique. Khomeiny avait les mêmes ambitions que le chah, l’Iran devait être une superpuissance indépendante. Sa stratégie était de s’appuyer sur l’islam politique en s’assurant ainsi le soutien du peuple et du monde musulman. A plusieurs égards, Khomeiny se présentait comme adversaire direct des Etats-Unis.

Reagan tenait à corriger les révolutionnaires iraniens. D’ailleurs certains experts affirment que lorsqu’en 1980 Saddam Hussein avait envahi une partie de l’Iran, cela s’était fait sous commandement américain. Que l’Irak fut fortement soutenu et couvert par Washington durant ses offensives est indéniable, que cela ait été fait sous leurs ordres reste controversé. Un soutien américain qui acceptait l’utilisation d’armes chimiques par Saddam Hussein et qui coûta près d’un million de morts à l’Iran durant les huit années de conflit.

Après le coup d’Etat de 1953, le sauvetage du chah en 1979 et le soutien à l’Irak, s’en fut trop pour les iraniens. Les relations entre les deux pays ne furent jamais si tendues.

Bien qu’en regardant de plus près, l’Irangate montre bien les subtilités et ambigüités que forment les relations internationales. Alors que d’un côté on annonce l’Iran comme adversaire et ennemi, de l’autre on n’oublie pas l’importance du combat contre le communisme, placé comme enjeu majeur mondial, et permettant de faire quelques entorses aux déclarations hostiles. Parenthèses closes.

A la fin du conflit, il y aurait eu une possibilité d’entreprendre la reconstruction d’une entente entre les deux pays, l’Iran étant isolé et fortement affaibli. Khomeiny mourut en 1989. Son successeur, le hodjatoleslam Hachémi Rafsandjani, avait la volonté de rétablir des relations acceptables avec Washington. Selon lui, cette entente politique passerait par des accords économiques. Ce désir se concrétisa en 1994, avec la signature du premier contrat conclu avec une compagnie étrangère depuis la révolution, l’ancien mastodonte américain du pétrole, Conoco.

Mais rien n’est jamais si simple. Les équilibres internationaux peuvent ne tenir qu’à un fil. A la demande de Tel-Aviv, Washington fit un pas en arrière. Alors qu’Israël, quinze ans plus tôt, pressait la Maison Blanche pour rétablir des liens stables et constructifs avec l’Iran, le gouvernement israélien d’Yitzhak Rabin entreprit un virage à 180° et fit pression, dès 1995, sur le gouvernement américain pour isoler l’Iran. Bill Clinton formula deux ordres exécutifs interdisant tous les échanges commerciaux avec l’Iran. La main tendue par Téhéran était balayée. Le gouvernement iranien fut abasourdi par ce revirement.

Pourtant rien n’est impossible en matières de relations internationales. Six ans plus tard, les attentats du 9/11 et la guerre contre le terrorisme déclarée, l’administration Bush entreprit une opération de collaborations politique et militaire avec l’Iran. A plusieurs reprises, l’aide de Téhéran fut indispensable à l’entreprise américaine en Afghanistan.

En 2002, nouveau volte-face américain. Six semaines après la signature des Accords de Bonn établissant l’Assemblée constituante en Afghanistan, le président G. W. Bush place l’Iran sur la fameuse liste des pays de l’ « Axe du Mal », accusés de soutenir des organisations terroristes et de développer des armes de destruction massive. Une nouvelle fois, le gouvernement iranien est stupéfait, cela est perçu comme une nouvelle trahison.

Néanmoins, les rancuniers sont, à en croire l’Histoire, peu nombreux en Iran. En effet, malgré les nombreux revirements américains, un geste de conciliation de Téhéran fut dirigé vers Washington. En 2003, le gouvernement de Mohammad Khatami suggère un projet de négociation globale par l’intermédiaire de l’ambassadeur suisse à Téhéran, Tim Guldimann. Le projet comprenait un ensemble de mesures sans précédent. Il y figurait la transparence sur son programme nucléaire, la coopération dans le conflit irakien, le désarmement du Hezbollah libanais et la reconnaissance indirecte d’Israël. Evidemment il existait une contrepartie : la levée des sanctions à son égard et la reconnaissance de ses intérêts politiques dans la région. Il est intéressant de constater qu’en 1978, lors de la Révolution iranienne, on accusait le chah de capituler face aux Etats-Unis amenant une perte d’indépendance du pays. Alors qu’avec ce projet, qui suit de nombreux épisodes de trahison établissant un climat de méfiance, Téhéran bien que conservant sa souveraineté offre des conditions qu’on n’eut osé espérer, même à la Maison Blanche. Pourtant n’ayant pas encore intérêt à desserrer l’étreinte autour de l’Iran Bush écarta la proposition. Les dirigeants iraniens comprirent ce refus comme une évidente volonté américaine de faire de l’Iran un acteur insignifiant dans la région. Dès 2005, Mahmoud Ahmadinejad est élu. La véhémence de ses discours belliqueux attisèrent la haine. Les comportements changèrent et Ahmadinejad qui voyait les Etats-Unis s’embourber en Afghanistan et en Irak, prit l’option de les faire payer leurs ingérences. De plus, tant que l’armée étatsunienne étaient enlisés là-bas, ils ne tenteraient rien en Iran. La crainte d’être la prochaine cible des Américains était réelle.

Téhéran fut vite accusé d’aider les combattants d’Afghanistan et d’Irak. La colère montât alors rapidement au Pentagone et à la Maison Blanche. La riposte américaine prit la forme de bombardements aériens grâce à des drones lancés depuis l’Irak. Selon certaines sources, Washington aurait, de plus, perpétué d’autres attaques en sol iranien par l’intermédiaire d’organisations telles que le MEK ou le PJAK.

Sur le plan international, en 2006, sous la pression de Washington, le Conseil de sécurité des Nations unies vote la résolution de 1737, interdisant alors la vente de tout matériel technologique nucléaire et balistique à l’Iran.

 

Voilà où en étaient les relations entre Iran et Etats-Unis lorsque de nouvelles négociations furent lancées en 2003 au sujet du programme nucléaire iranien. Car les accords irano-étatsuniennes se heurtent principalement sur la question nucléaire. Ayant signé le Traité de non-prolifération en 1968, l’Iran ne peut par conséquent pas s’enrichir d’uranium ou de plutonium au dessus du seuil statué dans le Traité. Passé ce seuil, l’enrichissement est alors perçu comme utilisable à des fins militaires. Le nombre de centrifugeuses iraniennes et les stocks d’uranium sont les deux points précisément débattus. En plus des désaccords sur le programme d’enrichissement nucléaire, les pays occidentaux exigent un renforcement du contrôle des installations nucléaires iraniennes par l’Agence internationale de l’énergie atomique.  L’Iran quant à elle, demande une levée rapide des sanctions à son encontre.

D’un côté comme de l’autre, cela dépendra bien évidemment de l’issu des négociations en cours mais également d’une ratification du texte par leurs organes politiques respectifs. Pourtant de part et d’autres les acteurs semblaient confiants. Qu’en sera-t-il des représentants Republicains au Congrès ? Ici rien n’est moins sûr.

A la suite de l’accord intermédiaire trouvé le 24 novembre 2013 à Genève, un délai d’une année avait été déclaré mais les acteurs n’étaient pas parvenus à trouver un consensus. Les discussions ayant lieux actuellement à Lausanne forment les négociations devant mener à une entente sur les axes de l’accord dont le texte définitif doit être finalisé le 30 juin 2015. Les négociations de Lausanne entre les six grandes puissances et l’Iran, vont, semblerait-il, déboucher sur un accord entre les différents partis. Cela aura d’importantes répercussions dans la région. Comme l’a dit M. Ali Chamkhani, le secrétaire du Conseil national de sécurité iranien, l’Afghanistan et l’Irak ne se trouveraient pas dans cette situation si les deux puissances n’avaient pas « dépenser leur énergie l’une contre l’autre ». Evidemment personne ne pense qu’une entente aboutira au désamorcement de tous les conflits de la région, les rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Israël étant encore trop fortes, mais cela contribuerait indéniablement à tempérer les tensions. De plus, Etats-Unis et Iran pourraient fixer des objectifs communs tels que la lutte face à l’Etat islamique, trouver une issue à la guerre civile en Syrie ou la crise au Yémen. De tels impératifs communs devraient rapprocher les deux acteurs et aiderait à atténuer leur méfiance mutuelle. C’est donc sur ce paysage compliqué que Washington et Téhéran doivent essayer de bâtir un avenir commun.